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Notre pensée, en publiant ce livre, a été d’ajouter la parole aux merveilleux Animaux de Grand ville, et d’associer notre plume à son crayon, pour l’aider à critiquer les travers de notre époque, et, de préférence parmi ces travers, ceux qui sont de tous les temps et de tous les pays.

Nous avons cru que, sous le couvert des Animaux, cette critique à double sens, où l’Homme se trouve joint à l’Animal, sans perdre de sa justesse, de sa clarté et de son à-propos, perdrait tout au moins de cette âpreté et de ce fiel qui font de la plume du critique une ; arme si dangereuse et parfois si injuste dans les mains du mieux intentionné. Dieu nous garde d’avoir pu blesser qui que ce soit ; nous avons choisi cette forme plutôt que toute autre parce qu’elle nous permettait d’être franc sans être brutal, et de n’avoir affaire aux personnes ni aux faits directement, mais bien aux caractères seulement et aux types, si l’on veut bien nous permettre ce mot si fort en faveur de nos jours.

Notre critique a pu devenir ainsi plus générale, et, nous l’espérons, plus digne et moins blessante.

Nous nous applaudissons ici de n’avoir point cédé aux encouragements que quelques personnes bienveillantes avaient pu nous donner. Nous avons cru bien faire, et nous avons bien fait, de partager notre tâche, et d’en confier la partie la plus lourde et la plus difficile aux écrivains éminents qui ont bien voulu donner à ce livre l’appui de leurs noms et de leur talent.

S’il est vrai que l’ensemble ait pu perdre quelque chose à cette diversité de mains et de genres, nous sommes certain que les parties y ont gagné de quoi faire oublier ce tort fait à l’ensemble, tort bien léger, s’il existe.

Nous saisissons cette occasion de remercier nos obligeants collaborateurs d’avoir bien voulu venir en aide à notre début. Nous savons qu’en s’associant à notre idée, ils ont trouvé le moyen de se l’approprier, chacun à sa façon, et de la relever de toute la grandeur de leur talent : nous sommes heureux ici de le reconnaître.

Nous ne nous donnons certes pas pour avoir inventé de faire parler les Bêtes, mais nous croyons pourtant nous être écarté en un point de la roule dans laquelle avaient marché ceux qui, avant nous, ont écrit sur les Bêtes ou à propos des Bêtes en vue de l’Homme.

Jusqu’à présent, en effet, dans la fable, dans l’apologue, dans la comédie, l’Homme avait été toujours l’historien et le raconteur. Il s’était toujours chargé de se faire à lui-même la leçon, et ne s’était point effacé complètement sous l’Animal dont il empruntait le personnage. Il était toujours le principal, et la Bête l’accessoire et comme la doublure ; c’était l’Homme enfin qui s’occupait de l’Animal ; ici c’est l’Animal qui s’inquiète de l’Homme, qui le juge en se jugeant lui-même. Le point de vue, comme on voit, est changé. Nous avons différé enfin en ceci, que l’Homme ne prend jamais la parole de lui-même, qu’il la reçoit au contraire de l’Animal devenu à son tour le juge, l’historien, le chroniqueur, et, si l’on veut, le chef d’emploi.

Nous ne prétendons pas dire que notre découverte soit une grande découverte, ni même une bonne découverte ; nous voulons seulement montrer en quoi nous avons différé.

Peut-être reconnaîtra-t-on que c’est à cette innovation, si frivole qu’elle paraisse, que nous avons dû de pouvoir marcher avec quelque nouveauté et quelque succès dans une voie qui pouvait paraître close jusqu’à un certain point.

Nous remercions le public de l’accueil que ce livre a reçu. Toute part faite, nous pensons qu’un succès aussi grand que celui qu’il a obtenu ne saurait être un succès illégitime, et nous croyons fermement que si nous avons été encouragés, c’est qu’on a vu qu’en nous le talent, sans doute, pouvait faillir, mais non les bonnes intentions et les bons sentiments.

Terminons en disant que ce livre, quel qu’il soit, n’était possible qu’avec la collaboration de M. Grandville, puisque ce grand artiste n’a eu, que nous sachions, ni modèles ni imitateurs. Disons encore que ce livre, n’eût-il eu qu’un but, celui d’offrir à ce crayon original un cadre dans lequel il pût enfin se donner une libre carrière, ce but eût suffi pour justifier son succès.

P.-J. STAHL.

Prologue

ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES ANIMAUX.

L’Insu de toutes les grandes puissances, il vient de se passer un fait dont personne ne devra s’étonner dans un gouvernement représentatif, mais qu’il est bon de signaler à la presse tout entière, pour qu’elle ait à le discuter et quelle en puisse mûrement peser les conséquences.

Las enfin de se voir exploités et calomniés tout à la fois par l’espèce humaine, – forts de leur bon droit et du témoignage de leur conscience, – persuadés que l’égalité ne saurait être un vain mot.

 

LES ANIMAUX SE. SONT CONSTITUÉS EN ASSEMBLÉE DÉLIBÉRANTE pour aviser aux moyens d’améliorer leur position et de secouer le joug de l’HOMME.

 

Jamais affaire n’avait été si bien menée : des Animaux seuls sont capables de conspirer avec autant de discrétion. Il paraît certain que la scène s’est passée par une belle nuit de ce printemps, en plein Jardin des Plantes, au beau milieu de la Vallée Suisse.

UN SINGE distingué, autrefois le commensal de MM. Huret et Fichet, mû par l’amour de la liberté et de l’imitation, avait consenti à devenir serrurier et à faire un miracle.

Cette nuit-là, pendant que l’univers dormait, toutes les serrures furent forcées comme par enchantement, toutes les cages s’ouvrirent à la fois, et leurs hôtes en sortirent en silence sur leurs extrémités. Un grand cercle se fit : les ANIMAUX DOMESTIQUES se rangèrent adroite, les ANIMAUX SAUVAGES prirent place à gauche, LES MOLLUSQUES se trouvèrent au centre ; quiconque eût été spectateur de cette scène étrange eût compris qu’elle avait une réelle importance.

L’Histoire des Chartes n’a rien de comparable à ce qui s’est passé dans ce milieu d’illustrations Herbivores et Carnivores. Les HYÈNES ont été sublimes d’énergie et les

OIES attendrissantes. Tous les représentants se sont embrassés à la fin de la séance, et, dans cette effusion d’accolades, il n’y a eu que deux ou trois petits accidents à déplorer : un CANARD a été étranglé par un RENARD ivre de joie, un MOUTON par un LOUP enthousiasmé, et un CHEVAL par un TIGRE en délire. Comme ces Messieurs étaient en guerre depuis longtemps, avec leurs victimes, ils ont déclaré que la force du sentiment et de l’habitude les avait emportés, et qu’il ne fallait attribuer ces légers oublis des convenances qu’au bonheur de la réconciliation.

Un CANARD survivant, trouvant l’occasion très belle, promit de faire une complainte sur la mort de son frère et des autres martyrs décédés pour la patrie. Il dit qu’il chanterait volontiers cette belle fin qui leur vaudrait l’immortalité.

Entraînée par ces mémorables paroles, l’Assemblée a fermé l’incident, et l’on a passé de même à l’ordre du jour à propos d’une nichée de RATS qu’un ÉLÉPHANT avait écrasés sous son pied en faisant une motion contre la peine de mort, de laquelle il avait été dit quelques mots.

Ces détails, et bien d’autres qui n’ont pas moins marqué, nous les tenons d’un sténographe du lieu, personnage grave et bien informé, qui nous a mis au courant de cette grande affaire. C’est un PERROQUET de nos amis, habitué depuis longtemps à manier la parole et sur lequel on peut compter, puisqu’il ne répète que ce qu’il a bien entendu. Nous demanderons à nos lecteurs la permission de taire son nom, ne voulant pas l’exposer au poignard de ses concitoyens, qui tous ont juré, comme autrefois les sénateurs de Venise, de garder le silence sur les affaires de l’État.

Nous sommes heureux qu’il ait bien voulu sortir, en notre faveur, de son habituelle réserve : car on trouverait difficilement des naturalistes assez indiscrets pour aller demander des confidences à MM. les TIGRES, les LOUPS et les SANGLIERS, quand ces estimables personnages ne sont pas en humeur de parler.

Voici, tel que nous l’avons reçu de notre correspondant, l’historique assez détaillé des évènements de cette séance, qui rappelle l’ouverture de nos anciens États-Généraux.

Résumé parlementaire

ORDRE DE LA NUIT :

UNE HEURE APRÈS MINUIT.

Discours du SINGE, d’un CORBEAU fort instruit et d’un HIBOU ALLEMAND.– L’ÂNE prend la parole sur la question préliminaire de la présidence (son discours est écrit). – Réponse du RENARD.– Nomination du Président.

Questions relatives à la répression de la force brutale de L’HOMME et à la réfutation des calomnies qu’il accumule depuis le déluge sur la tête des ANIMAUX.– Chacun apporte ses lumières. – Les ANIMAUX SAUVAGES veulent la guerre, les ANIMAUX CIVILISÉS se prononcent pour le statu quo. – Toutes les questions à l’ordre du jour, y compris la question d’Orient, sont successivement discutées par les honorables membres de cette illustre assemblée. – Discours résumés du LION, du CHIEN, du TIGRE, d’un CHEVAL ANGLAIS PUR-SANG, d’un CHEVAL BEAUCERON, du ROSSIGNOL, du VER DE TERRE, de LA TORTUE, du CERF, du CAMÉLÉON, etc., etc., etc.

LE RENARD répond à ces divers orateurs, et met tout le monde d’accord au moyen d’une transaction. – Adoption de sa proposition. – La présente publication est décidée. – LE SINGE et LE PERROQUET sont nommés Rédacteurs en chef.

MM. LES ANIMAUX se pressent dans les allées du Jardin des Plantes.

Des FONDÉS DE POUVOIR des ménageries de Londres, de Berlin, de Vienne et de la Nouvelle-Orléans sont venus, à travers mille dangers, représenter leurs frères captifs.

De tous les points de la création, DES DÉLÉGUÉS de chaque espèce Animale sont accourus pour plaider la cause de la liberté.

Dès une heure la séance est très animée ; on peut déjà prévoir qu’elle sera dramatique, les usages académiques et parlementaires étant encore peu familiers aux membres de cette illustre Réunion.

Du reste, la physionomie de l’Assemblée est triste et morne en général : on voit bien que c’est l’anniversaire de la mort de La Fontaine. MM. les Animaux civilisés sont en deuil et portent la plupart un crêpe, tandis que les autres, qui méprisent ces vaines marques de la douleur, se contentent de laisser tomber leurs oreilles et traîner tristement leur queue.

Dans plusieurs centres particuliers on s’échauffe sur les préliminaires à établir, sur les formes à suivre, sur le règlement à instituer, et enfin sur la question de la présidence.

LE SINGE propose d’imiter en tout les coutumes des HOMMES, qui, dit-il, se conduisent entre eux avec une certaine habileté.

LE CAMÉLÉON est de l’avis de l’orateur.

LE SERPENT le siffle.

LE LOUP s’indigne qu’on ait ainsi recours à la politique de ses ennemis. « D’ailleurs singer n’est pas imiter. »

UN VIEUX Corbeau fort érudit croasse de sa place qu’il y aurait danger à suivre de pareils exemples ; il cite le vers si connu :

 Timeo Danaos et dona ferentes ;
 « Je crains les Hommes et ce qui me vient d’eux. »

Il est félicité tout haut, dans la langue de Virgile, sur l’heureux choix de sa citation, parmi HIBOU ALLEMAND très versé dans l’étude des langues mortes, qui, ne sachant pas un mot de français, est enchanté de trouver à qui parler.

 

 – LA BUSE contemple avec respect ces deux savants latinistes. – L’OISEAU-MOQUEUR fait remarquer au MERLE qu’il y a un moyen infaillible de passer dans le monde pour un Animal instruit, c’est de parler à chacun de ce qu’il ne sait pas. –

 

Le CAMÉLÉON est successivement de l’avis du LOUP, du CORBEAU, du SERPENT et du HIBOU allemand.

LA MARMOTTE se lève et dit que la vie est un songe.

L’HIRONDELLE répond qu’elle est un voyage.

UN MEMBRE DE LA GAUCHE demande le rappel à la question.

LE LIÈVRE l’avait déjà oubliée.

L’ÂNE, qui vient enfin de la comprendre, s’exclame à tue-tête, demande le silence et l’obtient. (Son discours est écrit.)

 

– LA PIE se bouche les oreilles et dit que les ennuyeux sont comme les sourds : quand ils parlent, ils ne s’entendent pas.

 

L’orateur dit que, puisque la question de la présidence est la première en discussion, il croit rendre service à l’assemblée en lui proposant de se charger de ce difficile emploi. Il pense que sa fermeté bien connue, que son intelligence proverbiale en Arcadie, que sa patience surtout, le rendent digne des suffrages de ses concitoyens.

LE LOUP s’irrite de ce que L’ÂNE, ce triste jouet de L’HOMME, ose se croire des droits à présider une Assemblée libre et réformatrice ; il dit que l’éloge de sa patience est un coup de sabot donné aux honorables représentants.

L’ÂNE, blessé au cœur, brait de sa place pour que l’orateur soit rappelé à l’ordre.

Tous les Animaux domestiques font chorus avec lui : LE CHIEN aboie, LE MOUTON bêle, LE CHAT miaule, LE COQ chante trois fois.

 

– Le CANARD dit qu’on se croirait parmi les hommes, qui finissent par crier quand ils ont tout à fait tort ou tout à fait raison.

 

Le tumulte est effrayant. Le besoin d’un Président se fait de plus en plus sentir : car s’il y avait un Président, le Président se couvrirait.

LE PORC-ÉPIC trouve la question hérissée de difficultés.

LE LION, indigné de l’aspect scandaleux que présente l’Assemblée, pousse un rugissement pareil au bruit du tonnerre.

Cette imposante manifestation rétablit le calme.

Le RENARD en profite pour se glisser à la tribune.

 

– À cette vue, LA POULE tremble de tous ses membres, et se cache derrière LE MOUTON.–

 

Il dit d’une voix conciliante qu’il s’étonne qu’une question préliminaire, d’une moindre importance que toutes les autres, soulève d’aussi graves débats. – Il loue L’ÂNE de sa bonne volonté et LE LOUP de sa vertueuse colère, mais il fait observer que le temps presse, que la lune pâlit, et qu’il faut se hâter.

Il ose espérer que le candidat qu’il va présenter réunira tous les suffrages.

« Sans doute il est, comme tant d’autres, hélas ! assujetti à L’HOMME. Mais chacun convient qu’il a des moments d’indépendance qui font honneur à son caractère.

 

– Ici L’HUÎTRE bâille. –

 

LE MULET, messieurs, a toutes les qualités de L’ÂNE.

 

– LA MARMOTTE s’endort. –

 

Sans en avoir les faiblesses, il a le pied plus sûr et l’habitude des pas difficiles ; il a de plus, et c’est à un hasard bien significatif qu’il le doit, et sans doute aussi à son empressement à venir au rendez-vous indiqué, il a seul entre tous ce qui constitue le véritable président de toute Assemblée délibérante… l’indispensable sonnette que vous voyez briller sur sa poitrine. »

L’ASSEMBLÉE, ne pouvant méconnaître la force d’une vérité aussi fondamentale, trouve l’argument péremptoire et irrésistible.

 

LE MULET EST ÉLU PRÉSIDENT À L’UNANIMITÉ.

 

L’honorable Membre, muet de bonheur, incline la tête en signe d’adhésion et de remerciement.

À peine a-t-il fait ce mouvement, que la sonnette agitée laisse échapper un son clair et vibrant qui promet de dominer tout tumulte, s’il y a lieu.

 

 – À ce bruit bien connu, un vieux CHIEN, se croyant dans sa loge à la porte de son maître, se met à hurler et demande : « Qui est là ? » Cet incident égaie un instant l’Assemblée. LE LOUP exaspéré hausse les épaules, et jette sur LE CHIEN confus un regard de mépris. –

 

LE MULET, entouré et complimenté, prend immédiatement possession du fauteuil de la présidence.

LE PERROQUET et LE CHAT, après avoir taillé quelques plumes que L’OIE leur a généreusement offertes, vont s’asseoir à la droite et à la gauche du Président en qualité de secrétaires.

 

La véritable discussion s’engage alors.

 

LE LION monte à la tribune, et, au milieu du plus grand silence, il propose à tous les Animaux que le contact de l’Homme a flétris de venir vivre avec lui dans les vastes et sauvages déserts de l’Afrique. « La terre est grande, les HOMMES ne sauraient la couvrir ; ce qui fait leur force, c’est leur union ; il ne faut donc point les attaquer dans leurs villes, il vaut mieux les attendre. Loin de ses murailles, HOMME CONTRE ANIMAL NE VAUT GUÈRE. » L’orateur fait un énergique tableau du fier bonheur que donne l’indépendance.

Après avoir accepté un verre d’eau sucrée l’illustre orateur descend de la tribune.

Ces mâles accents, ces paroles à la fois si sages et si nobles ont constamment captivé l’auditoire.

 

LE RHINOCÉROS, L’ÉLÉPHANT et LE BUFFLE déclarent qu’ils n’ont rien à ajouter et renoncent à la parole.

 

Après avoir accepté un verre d’eau sucrée, l’illustre orateur descend de la tribune.

 

LE CHIEN, inscrit le second, entreprend de l’aire l’éloge de la vie civilisée ; il vante le bonheur domestique.

 

À ce mot, il est violemment interrompu par LE LOUP, par LA HYÈNE et par LE TIGRE. Ce dernier, d’un bond prodigieux, s’élance à la tribune : son regard est terrible.

 

– Messieurs les Animaux civilisés se regardent avec effroi ; LE LIÈVRE prend la fuite. –

 

L’orateur jette par trois fois le cri de guerre ; il veut la guerre, il aime le sang ; d’ailleurs la guerre seule, une guerre d’extermination, amènera cette paix que tant d’Animaux paraissent désirer.

« La guerre est possible ; les grands capitaines n’ont jamais manqué aux grandes occasions, et le succès est certain. »

Il cite l’exemple des MOUCHERONS détruisant l’armée de Sapor, roi de Perse.

– Ici LA GUÊPE sonne une fanfare. –

Il dit Tarragone d’Espagne minée, renversée par des LAPINS, dont la haine des HOMMES avait fait autant de Héros.

 

– LE LAPIN émerveillé détourne la tête et fait un mouvement d’incrédulité. –

 

Il rappelle Alexandre le Grand vaincu en combat naval par les THONS de la mer des Indes.

 

 – LES POISSONS du bassin, que cette scène avait vivement intéressés, et qui de loin prêtaient l’oreille à la voix puissante de l’orateur, rougissent d’orgueil au récit inattendu de ce liant fait. –

 

Il s’écrie qu’en présence d’intérêts aussi opposés, la guerre est inévitable, et toute transaction impossible ; que le règne de cet animal dégénéré qu’on appelle L’HOMME est fini, et qu’il est temps que l’empire du globe, aujourd’hui mutilé, défiguré, déboisé par les chemins de fer et par les chemins vicinaux, revienne aux Animaux, ses premiers, ses seuls légitimes possesseurs ; que les maux qu’on endort ne dorment que d’un œil, et que la révolte n’est que la patience poussée à boni.

Il termine par un éloquent appel aux armes. Il convie LE LOUP, LE LÉOPARD, LE SANGLIER, L’AIGLE et tous ceux qui veulent vivre libres, à la défense de la nationalité animale, qui ne peut pas périr.

La Gauche tout entière bondit sur ses bancs. La Droite, pour un instant galvanisée, applaudit. Le Centre reste impassible, et refuse de se prononcer ; L’ÉCREVISSE consternée lève les bras au ciel.

UN CHEVAL ANGLAIS, autrefois CHEVAL DE LUXE, maintenant a poor hack, demande la parole pour un fait personnel.

L’accent britannique de l’orateur rend fort pénible la tâche de MM. les sténographes, qui sont obligés de traduire le langage presque inintelligible de l’honorable étranger.

« Nobles bêtes, dit-il, je n’entends rien à la question des chemins vicinaux ; mais je suis de l’avis de l’illustre TIGRE qui vient de parler dans la grande question des chemins de fer. Je gagnais mon foin à la sueur de mon front, en trottant quatre ou cinq fois par jour de Londres à Greenwich : le jour même de l’ouverture du chemin de fer, mon maître s’est embarqué, et je me suis trouvé sans ouvrage. L’Angleterre est traversée en tous sens par ces odieuses voitures qui roulent sans notre secours. Je demande ou qu’on détruise les chemins de fer, ou qu’on me permette d’être Français. J’aime la France parce que les chemins de fer y sont fort rares, et les chevaux aussi. »

UN GROS CHEVAL DE LA BEAUCE, qui avait la veille amené de Chartres à Paris une énorme voiture chargée de blés, hennit d’impatience ; il dit que ces CHEVAUX ÉTRANGERS ne sont jamais contents, et qu’ils se plaignent toujours que la mariée soit trop belle. Selon lui, tout Animal de bon sens devrait applaudir à l’établissement des chemins de fer.

LE BŒUF et L’ÂNE, de leur place : « Oui, oui. »

L’attention étant un peu fatiguée, M. le Président annonce que la séance est suspendue pour dix minutes.

 

Mais bientôt le bruit de la sonnette se fait entendre, et MM. les délégués reprennent leurs places avec une promptitude qui témoigne tout à la fois de leur ardeur et de leur nouveauté parlementaire.

 

LE ROSSIGNOL voltige jusqu’à la tribune ; il demande à Dieu un ciel pur et de chaudes nuits pour ses chansons ; il chante sur un rythme divin quelques stances harmonieuses de Lamartine.

Ses chants sont admirables ; mais il ne parle pas pour tout le monde, et LE BUTOR le rappelle à la question.

L’ÂNE prend des notes et critique une des rimes qui, selon lui, manque de richesse.

Le PAON et L’OISEAU DE PARADIS rient entre eux de la chétive apparence du poète orateur.

 

Un membre de la Gauche demande l’égalité.

L’OISEAU ROYAL et LE GRAND-DUC jettent un regard de dédain sur l’orateur indépendant.

UN CERF, prisonnier depuis dix ans, demande d’un ton plaintif la liberté.

LE VER DE TERRE demande en grelottant l’abolition de la propriété et la communauté des biens.

L’ESCARGOT rentre précipitamment dans sa coquille. L’HUÎTRE se referme, et LA TORTUE répond qu’elle ne consentira jamais à abandonner son écaille.

UN VIEUX DROMADAIRE venu en droite ligne de la Mecque, et qui jusque-là avait gardé un modeste silence, dit que le but de la réunion sera manqué si on ne trouve pas le moyen de faire comprendre aux HOMMES qu’il y a de la place pour tous ici-bas, et qu’on peut très bien se placer les uns à côté des autres sans se faire porter les uns par les autres.

L’ÂNE, LE CHEVAL, L’ÉLÉPHANT et LE PRÉSIDENT lui-même font un signe d’assentiment.

Quelques membres entourent LE DROMADAIRE et lui demandent des nouvelles de la question d’Orient. Le DROMADAIRE leur répond avec beaucoup de bon sens que Dieu est grand et que Mahomet est son prophète.

Un MOUTON encore jeune hasarde quelques mots sur les douceurs de la vie champêtre ; il dit que l’herbe est bien tendre, que son Berger est très bon, et demande s’il n’y aurait pas moyen de tout arranger.

LE COCHON grogne sans qu’on puisse interpréter le sens de son interruption : on croit qu’il est pour le statu quo.

UN VIEUX SANGLIER, que ses ennemis accusent d’avoir approché les basses-cours, prétend qu’il convient d’accepter les faits accomplis et d’attendre les éventualités.

L’OIE déclare avec fierté qu’elle ne s’occupe pas de politique.

LA PIE lui répond que son indifférence en matière politique sera fort goûtée de ceux qui la plumeront un jour.

LE CAMÉLÉON paraît à la tribune pour annoncer qu’il est heureux et lier d’être, comme toujours, de l’avis de tout le monde.

LE RENARD, qui s’est jusque-là contenté de prendre quelques notes, voyant que la liste des orateurs inscrits est épuisée, monte à la tribune au moment où LA PIE fait une troisième tentative pour y sauter. LA PIE désappointée lui cède la place en se parlant à elle-même, et remet sous son bras un volumineux manuscrit qu’elle avait rédigé avec une GRUE de ses amies.

LE RENARD dit qu’il a écouté avec une scrupuleuse attention les orateurs qui viennent de se faire entendre ; qu’il a admiré la puissance et l’élévation des idées du LION ; que personne plus que lui ne rend hommage à la majesté de son caractère, mais que l’illustre Membre est peut-être le seul LION de l’Assemblée, et que pour tout le monde d’ailleurs il y a loin du Jardin des Plantes au désert ;

Qu’il voudrait pouvoir conserver les illusions du CHIEN, mais qu’il lui semble apercevoir son collier ;

 

 – LE CHIEN embarrassé se gratte l’oreille. – Un mauvais plaisant remarque que les oreilles du CHIEN ont perdu beaucoup de leur longueur primitive, et demande si c’est la mode de les porter si courtes. (Hilarité générale.) –

 

Qu’il a partagé un instant l’ardeur guerrière du TIGRE ; que peu s’en est fallu qu’il n’ait répété avec lui son redoutable cri de guerre ; mais que c’est L’HOMME qui a inventé la poudre, et que la race animale ignore encore l’usage des armes à feu. « Les faits le prouvent d’ailleurs, dans ce triste monde, ce n’est pas toujours le bon droit qui triomphe. » Qu’il y a bien peu de temps que leurs fers sont tombés, et qu’il manque sans doute à la plupart d’entre eux des passeports pour l’étranger.

Le Caméléon déclare qu’il est heureux et fier d’être, comme toujours de l’avis de tout le monde.
 

 – Approbation à Droite. – La Gauche se tait. – Le Centre ne dit rien et n’en pense pas davantage. – LE SANSONNET fait observer que beaucoup de réputations sont fondées sur le silence.

 

Que le langage du ROSSIGNOL est un beau langage, mais qu’il n’a point avancé la question.

Qu’il serait bon de s’entendre sur les mots, et que l’égalité qu’on demande n’est qu’un besoin matériel auquel l’intelligence ne souscrira jamais.

 

– Protestations à Gauche. –

 

Qu’avec la liberté LE CERF aurait dû demander la manière de s’en servir.

« Il est quelquefois très embarrassant d’être libre : l’esclavage a été perfectionné à ce point que, pour l’esclave, il n’y a que misères au-delà même des portes de sa prison. »

Il cite à l’appui de son dire l’exemple de ces deux cent mille paysans russes affranchis qui, ne sachant que faire de leur liberté, retournèrent volontairement à la glèbe.

 

– Deux larmes s’échappent lentement des yeux du CERF découragé. –

 

Que le raisonnement du COCHON avait cela de bon et cela mauvais, qu’il ne changeait rien aux affaires, et que, pour les résultats, les doctrines du SANGLIER différaient peu de celles du COCHON.

 

 – Approbation aux extrémités. – Ici LA CIVETTE offre une prise de tabac à un vieux CASTOR.– LE COCHON, son voisin, se sentant perdre contenance, ferme les yeux et fait semblant d’éternuer. –

 

Qu’il avait été touché des honnêtes sentiments du MOUTON et de la bonté de ses intentions ;

« mais le monde est ainsi fait, qu’on peut dire que l’excessive bonté déconsidère. »

Qu’il faisait observer au MOUTON que son bon berger avait mené sa pauvre mère à la boucherie.

 

 – LE MOUTON se jette en sanglotant dans les bras du BÉLIER, qui reproche au RENARD son impitoyable raison. – Cette scène émeut péniblement l’assemblée. – USE TOURTERELLE s’évanouit dans les tribunes ; LA SANGSUE, sur l’avis de L’HIPPOPOTAME, lui pratique une saignée. – LE PIGEON RAMIER dit, de façon à être entendu, que le manque de tact vient presque toujours du manque de cœur.

 

LE RENARD insinue pour sa justification qu’il est fâcheux que toutes les vérités ne soient pas bonnes à dire ; il affirme que la politique sentimentale serait fort de son goût, mais il y a telle maladie qu’un régime anodin ne saurait guérir, et MACHIAVEL enseigne, dans son livre du Prince, qu’il est des cruautés salutaires et miséricordieuses.

Il répond ensuite au CAMÉLÉON qu’il n’y a point d’animal universel. Chacun a sa spécialité, et la spécialité du CAMÉLÉON étant de tout approuver, il ose espérer qu’il voudra bien le favoriser de son suffrage.

Ici la CIVETTE offre une être de tabac à un vieux CASTOR.– Le COCHON, son voisin, se sentant perdre contenance, ferme les yeux et fait semblant d’éternuer.
 

– LE SINGE fixe son lorgnon sur LE CAMÉLÉON, avec lequel il échange un sourire. –

 

Puis, prenant à témoin l’Assemblée tout entière, il dit que s’il est prouvé pour tous que la paix, la guerre et la liberté sont également impossibles, on est pourtant d’accord sur un point : c’est qu’il y a quelque chose à faire.

 

– Assentiment général. –

 

Que le mal existe et qu’il faut au moins le combattre ;

Qu’il propose en conséquence à l’honorable Assemblée d’ouvrir une voie nouvelle à ses efforts.

 

– Vif mouvement de curiosité. –

 

« La seule lutte qui n’ait point encore été tentée, la seule raisonnable, la seule légale, celle où les plus belles victoires les attendent, c’est la lutte de l’intelligence.

Il est impossible que, dans cette lutte où la raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure, où l’esprit, le cœur et le bon droit sont les seules armes autorisées, l’avantage ne reste pas aux Animaux sur les Hommes leurs oppresseurs ;

L’intelligence mène à tout… »

 

– « Oui, dit une PERRUCHE, comme tout chemin mène à Rome. » –

 

Que les idées ont des pattes et des ailes ; qu’elles courent et qu’elles volent.

Qu’il faut réaliser enfin, au moyen de la presse, la puissance la plus formidable du jour, une enquête générale sur leur situation, sur leurs besoins naturels, sur les mœurs et coutumes de chaque espèce, et créer sur des données sérieuses et impartiales une grande histoire de la Race Animale et de ses nobles destinées dans la vie privée et dans la vie publique, dans l’esclavage et dans la liberté.

« Par la presse, LA FONTAINE, cet Homme, le seul à la gloire duquel on puisse dire que toutes les Bêtes l’ont pleuré, LA FONTAINE, dont ce triste jour rappelle la mort, a plus fait pour chacun d’eux que les vainqueurs de Sapor, de Tarragone et d’Alexandre, que les trois cents RENARDS eux-mêmes qui, avec Samson et la mâchoire de L’ÂNE, exterminèrent les Philistins.

 

 – L’ÂNE relève fièrement la tête. – Au nom de La Fontaine, tous les Animaux se lèvent et s’inclinent respectueusement. – Quelques Animaux demandent que ses cendres soient transportées au Jardin des Plantes. –

 

Les naturalistes ont cru avoir tout fait en pesant le sang des Animaux, en comptant leurs vertèbres et en demandant à leur organisation matérielle la raison de leurs plus nobles penchants.

Aux Animaux seuls il appartient donc de raconter les douleurs de leur vie méconnue, et leur courage de tous les instants, et les joies si rares d’une existence sur laquelle la main de l’homme s’appesantit depuis quatre mille ans. »

Ici l’orateur paraît ému, et l’attendrissement gagne tous les bancs.

Après quelques minutes de silence, LE RENARD se tournant vers les tribunes, ajoute :

 

Que c’est par la presse, et par la presse seulement, que Mesdames LES PIES, LES OIES, LES CANNES, LES GRUES et LES POULES, qui dans toute autre lutte auraient été déplacées, trouveront, une fois la lutte du bec admise, à faire valoir leur talent bien connu pour la parole et pour la plume ;

Que ce n’est point dans une Assemblée délibérante que peuvent se produire les griefs pour le moins bizarres que ces dames ont essayé de faire valoir dans cette enceinte :

« leur place n’est point dans les assemblées publiques ; de l’avis du plus grand nombre, celles qui font de la politique ont un défaut de plus et un charme de moins, comme les Amazones de l’antiquité ; »

qu’elles continuent donc à faire l’ornement des forêts et des basses-cours, en attendant qu’elles puissent consigner leurs observations dans la publication proposée, pendant les heures de loisir que le soin de leur ménage pourra leur laisser ; qu’enfin :

 

« IL A L’HONNEUR D’APPELER LA DÉLIBÉRATION DE MM. LES REPRÉSENTANTS DE LA RACE ANIMALE SUR LES TROIS ARTICLES SUIVANTS :

 

ART. Ier. – Il est ouvert un crédit illimité pour la publication d’une histoire populaire, nationale et illustrée de la grande famille des Animaux. »

 

 – Ce crédit sera alloué sur les fonds du ministère de l’instruction publique. – Un Membre de la Gauche propose par amendement qu’il soit justifié de l’emploi de ces fonds. – LA TAUPE s’y oppose, elle aime le mystère ; elle dit qu’il faut se garder de porter ainsi partout la lumière. – L’amendement succombe sous cette judicieuse observation.

 

« ART. II.– Pour éloigner l’ignorance et la calomnie, ces deux-fléaux de la vérité, l’ouvrage sera écrit par les Animaux eux-mêmes, seuls juges compétents.

 

ART. III.– Comme les arts et la librairie sont encore dans l’enfance parmi eux, la nation s’adressera, par l’intermédiaire de ses ambassadeurs, pour illustrer cet ouvrage, à un nommé Grandville, qui aurait mérité d’être un Animal, s’il n’avait de temps en temps ravalé son beau talent en le consacrant à la représentation toujours flattée, il est vrai, de ses semblables. (Voir les Métamorphoses.)

Et pour l’impression, elle s’adressera à une maison de librairie connue, dans le monde pittoresque, sous le nom de J. Hetzel et Paulin, et qui n’a pas de préjugés. »

 

Ces trois articles sont mis aux voix et adoptés successivement, quoique le Centre tout entier se soit levé contre.

Quand ce résultat eut été proclamé à haute voix par le Président, qui avait si habilement dirigé les débats, sans rien dire ni rien faire, l’Assemblée, électrisée, se leva comme un seul Animal, plusieurs Membres quittèrent leur place pour aller serrer la patte de l’orateur, qui, satisfait du résultat, traversa modestement la foule, et trouva le moyen, en allant s’asseoir au pied de la tribune, de ne se placer ni à droite, ni à gauche, ni au centre.

Cette protestation fut étouffée par le bruit des conversations particulières.
 

« O siècle bavard ! s’écria UN VIEUX FAUCON IRLANDAIS, étranges logiciens ! vous avez griffes et dents, l’espace est devant vous, la liberté est quelque part, et il va vous suffire de noircir du papier ! »

 

Cette protestation fut étouffée par le bruit des conversations particulières, et se perdit au milieu de l’enthousiasme général.

 

LE CORBEAU se tira une plume de l’aile, et rédigea sur papier timbré le procès-verbal de la séance.

Lequel procès-verbal fut lu, approuvé et paraphé par une commission, qui fut chargée de veiller à son exécution ; chacun s’engageant, du reste, à concourir de son mieux, unguibus et rostro, au succès de la publication.

LE RENARD, qui avait fait la motion, L’AIGLE, LE PÉLICAN, et UN JEUNE SANGLIER, désignés ad hoc, ces trois derniers par le sort, se transportèrent dès le matin à Saint-Mandé, et se présentèrent chez M. Grandville.

Cette entrevue fut remarquable sous plus d’un rapport.

M. Grandville les reçut avec tous les honneurs dus à leur caractère d’Ambassadeurs, et s’entendit sans peine avec eux. Il obtint du RENARD, sur les mœurs et coutumes de la race animale, quelques renseignements pleins de malice dont il compte tirer bon parti.

Il fut décidé que, pour faire preuve d’impartialité, on consentirait à ne pas représenter uniquement les Animaux, et qu’on accorderait à L’HOMME lui-même une petite place dans cette publication.

Pour obtenir cette concession, M. Grandville laissa entendre que la différence entre L’HOMME et L’ANIMAL n’était pas si grande que messieurs les Ambassadeurs semblaient le penser, et que d’ailleurs les Animaux ne pourraient que gagner à la comparaison. Après quelques difficultés que la politesse et la modestie leur commandaient, messieurs les Ambassadeurs convinrent du fait, et tombèrent d’accord sur ce point comme sur tous les autres.

La lenteur est de bon goût chez des ambassadeurs. Leurs Excellences montèrent donc en fiacre et rentrèrent dans Paris. À la barrière, un des commis de l’octroi, fort mauvais naturaliste, ayant pris, à la première vue, LE SANGLIER pour un COCHON, prétendit lui faire payer des droits d’entrée, et n’en reçut qu’un coup de boutoir. Ils descendirent rue de Seine, n° 33.

Messieurs les Députés furent charmés du bon accueil qu’ils reçurent de leurs éditeurs.

Ceux-ci, flattés que la Race Animale, dont ils ont toujours fait grand cas, eût songé à eux pour une publication de cette importance, promirent de donner tous leurs soins à cette affaire, de laquelle ils espèrent tirer encore plus d’honneur que de profit.

LE SANGLIER lui-même, qui était venu avec quelques préventions, s’avoua satisfait et reçut avec un vif plaisir un exemplaire de l’Histoire des Français de Th. Lavallée, qu’il avait paru apprécier. M. J. Hetzel fit agréer au PÉLICAN une très-jolie collection du Livre des enfants, en le priant de l’offrir à ses fils, dont il avait entendu faire de grands éloges ; ce bon père fut louché de la délicatesse de cette attention. M. Paulin fut désolé de ne pouvoir que promettre à L’AIGLE l’Histoire du Consulat et de l’Empire de M. Thiers, dont le noble Animal avait grande envie. LE RENARD, en compère intelligent, refusa obstinément tout cadeau, et se contenta d’emporter quelques milliers de prospectus, qu’il promit, d’un air matois, de répandre toutes les fois qu’il en trouverait l’occasion.

Après quelques petits arrangements de pure forme, il fut convenu que LE SINGE servirait d’intermédiaire et serait, en s’adjoignant LE PERROQUET, chargé de s’entendre avec messieurs les Animaux Rédacteurs, qui auraient à lui adresser leurs manuscrits, en indiquant soigneusement les adresses de leurs nids, tanières, perchoirs, etc., etc., pour que les épreuves pussent être envoyées exactement aux auteurs.

 

Avant de se séparer, messieurs les Rédacteurs en chef recommandèrent à messieurs leurs futurs collaborateurs de n’adresser au cabinet de rédaction que des manuscrits bien écrits et faciles à lire, pour éviter les frais de correction et les fautes d’impression. Ils ajoutèrent que dans une publication à laquelle tant de talents différents étaient appelés à concourir, la méthode étant impossible, tout classement serait injuste et arbitraire ; que les premiers arrivés seraient donc les premiers imprimés ; qu’un numéro d’ordre serait donné à chaque manuscrit, et que pour rien au monde cet ordre ne pourrait être interverti. Messieurs les Animaux approuvèrent cette mesure, et s’en retournèrent pleins d’espoir, le front penché, le regard pensif, méditant déjà, les uns leur propre histoire, les autres celle de leur prochain.

Post-Scriptum. – Par faveur spéciale, nous livrerons à la publicité quelques détails confidentiels sur lesquels notre ami LE PERROQUET nous avait demandé le silence ; mais nous comptons que sa discrétion ne tiendra pas devant quelques douzaines de noix et plusieurs morceaux de sucre que nous venons de lui envoyer.

 

LE SINGE avait eu d’abord le séduisant projet de faire un journal ; il avait même, sous le titre de premier-forêt, fait un premier-Paris très ennuyeux, dans lequel il développait avec un grand talent toutes les questions, excepté celle du jour.

 

LE PERROQUET s’était chargé de la correspondance étrangère et de l’importante partie des faits divers. Nous nous permettrons de citer une des nouvelles dont il comptait enrichir son premier numéro : –

UN CANARD nous écrit des bords de la Garonne : « Il n’est bruit dans nos marais que de la disparition d’UNE JEUNE GRENOUILLE qui était chérie de toutes ses compagnes. Comme elle avait l’imagination fort exaltée, on craint qu’elle n’ait attenté à ses jours. On s’épuise en conjectures sur les causes qui auraient pu la pousser à cette fatale extrémité. »

 

UN ANIMAL qui désire garder l’anonyme, rêvant déjà les succès de ces plumes célèbres qui ont fait la gloire de certaines lettres de l’alphabet J.J.– X – Y – z, etc., etc., avait signé de ses initiales un feuilleton dans lequel il constatait les brillants débuts d’une SAUTERELLE incomparable dans un ballet nouveau.

L’OISEAU MOQUEUR avait demandé la permission de terminer régulièrement le journal par une série de calembours qu’il aurait spirituellement intitulés : les étonnantes Reparties du Coq à l’Âne, pour faire suite aux calembours parlementaires des Hommes d’État du Charivari.

Le journal aurait été un journal sans annonces. LE DINDON, voulant s’assurer la propriété d’une idée aussi neuve, se disposait à prendre un brevet d’invention qui lui en réservât le monopole, quand LE LOUP-CERVIER (qui devait faire la Bourse) l’en détourna, en lui représentant que cette précaution serait superflue, et qu’il ne trouverait point d’imitateurs.

Il ne restait plus guère à trouver qu’un titre et un gérant, et l’affaire eût été définitivement constituée, si LE RENARD, qui est de bon conseil, et LE LIÈVRE, qui est moins brave que César, n’eussent reculé devant les difficultés de cette entreprise. LE RENARD fit observer très sagement qu’ils tomberaient infailliblement des hauteurs de la philosophie, de la science et de la morale, dans les misères de la politique quotidienne ; que tout n’était pas roses dans le métier de journaliste ; qu’ils auraient affaire aux lois de septembre et au parquet, au bout desquels se trouvent l’amende et la prison ; qu’ils se feraient beaucoup d’ennemis et peu d’abonnés ; qu’ils auraient à payer des droits de timbre exorbitants, et de plus un gros cautionnement à fournir ; que leur capital y passerait ; que le prix du moindre journal était tel, que de pauvres Animaux qui ne roulent ni sur l’or ni sur l’argent, les RATS, par exemple, ne sauraient faire les frais d’un abonnement ; que la condition de toute entreprise qui veut devenir utile et populaire, et atteindre les masses pour les éclairer, c’est le bon marché ; qu’enfin les journaux passent et que les livres restent (au moins en magasin).

 

Ces raisons et bien d’autres avaient fait passer à l’ordre de la nuit sur l’incident qui n’avait pas été autrement discuté.

 

Du reste, cette mémorable conspiration fut conduite avec tant d’adresse et de bonheur, que, le lendemain, Paris, M. le Préfet de police et les gardiens du Jardin des Plantes se réveillèrent, après avoir dormi du soir au matin, comme si rien d’extraordinaire n’avait pu se passer dans cette nuit désormais acquise à l’histoire des révolutions animales, à laquelle elle devait fournir une de ses pages les plus merveilleuses.

(PAR ESTAFETTE.)

Quelques minutes après la visite de messieurs les délégués, un PIGEON VOYAGEUR apporta aux éditeurs des Scènes de la vie privée et publique des Animaux la lettre circulaire ci-dessous, qu’il avait ordre de faire publier et distribuer immédiatement :

MM. LE SINGE ET LE PERROQUET,

Rédacteurs en chef.

À TOUS LES ANIMAUX.

 

 « Mon cher et futur collaborateur,

 

Nous croyons devoir vous adresser l’arrêté de la commission chargée de veiller plus particulièrement à la rédaction.

Dans l’intérêt moral et matériel de la publication que nous entreprenons en commun, il est recommandé à messieurs les Animaux rédacteurs de formuler leurs opinions avec une telle mesure et une telle impartialité, que, tout en y trouvant d’utiles conseils, des critiques méritées et sévères, les Animaux de tout âge, de tout sexe, de toute opinion, y compris les hommes, n’y puissent rien rencontrer qui soit contraire aux lois imprescriptibles de la morale et des convenances.

En conséquence, il a été arrêté que tout article empreint de ce caractère de violence et de méchanceté qui souvent déshonore les œuvres de la Presse parmi les hommes, et qui répugne aux cœurs bien placés comme aux organisations délicates, serait renvoyé à son auteur dont le nom cesserait dès lors de figurer sur la liste de nos collaborateurs.

 

N B. – Le comité de rédaction a dû s’adjoindre, à titre de correcteurs d’épreuves seulement, quelques hommes fort au courant de cette pénible besogne, et que leur misanthropie recommandait d’ailleurs entre tous à la bienveillance de l’espèce animale.

 

Fait au Jardin des Plantes, à Paris. »

Voilà ce qui vient de paraître ? – Les superbes scènes de la vie privée et publique des animaux, en faveur de la nation animale ! LES ANIMAUX PEINTS PAR EUX-MÊMES et dessines par un autre. Ça ne coûte que SIX sous !
 

Sur la recommandation de messieurs les rédacteurs en chef, la distribution de cette pièce importante a été confiée à un CORBEAU très entendu, qui a organisé pour la circonstance un Office de Publicité qui dépasse tout ce que le génie des hommes avait imaginé en ce genre. Cet intelligent Oiseau s’est chargé également de l’envoi des prospectus et des livraisons à domicile pour Paris, les départements et l’étranger : les CANARDS qu’il a enrôlés défieraient les plus intrépides de nos crieurs patentés, ils ne craignent ni le vent ni la pluie ; et le moindre de ses chiens courants laisserait loin derrière lui le plus agile des facteurs de l’administration des postes royales. Grâce à ses PIGEONS VOYAGEURS, les abonnés de tous les pays recevront leurs livraisons avec une promptitude que l’estafette la plus vantée ne saurait atteindre, et les abonnés des campagnes seront servis avec autant d’exactitude que les abonnés des villes. Des affiches seront, par ses ordres, apposées sur tous les murs dans les quatre parties du monde, sur la fameuse muraille de la Chine elle-même. Messieurs les Rédacteurs espèrent pouvoir compter parmi leurs souscripteurs tous les Animaux et tous les Hommes sincères qui désirent faire preuve d’impartialité, et qui ne redoutent aucune des vérités qui sont bonnes à dire.

P.-J. Stahl.

J’espère prouver un jour qu’entre les mains d’une PIE intelligente, une plume n’a pas moins de valeur que dans les griffes d’un LOUP ou les pattes d’un RENARD.