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I

Parmi les nombreux protégés du favori Concini, don Antonio d’Alvimar, Espagnol d’origine italienne, qui signait Sciarra d’Alvimar, fut un des moins remarqués, et cependant un des plus remarquables par son esprit, son instruction et la distinction de ses manières. C’était un fort joli cavalier, dont la figure n’annonçait pas plus de vingt ans, bien qu’à cette époque il en déclarât trente. Petit plutôt que grand, robuste sans le paraître, adroit à tous les exercices, il devait intéresser les femmes par l’éclat de ses yeux vifs et pénétrants et par l’agrément de sa conversation, aussi légère et aussi charmante avec les belles dames qu’elle était nourrie et substantielle avec les hommes sérieux. Il parlait presque sans accent les principales langues de l’Europe, et n’était pas moins versé dans les langues anciennes.

Malgré toutes ces apparences de mérite, Sciarra d’Alvimar ne noua, dans les nombreuses intrigues de la cour de la régente, aucune intrigue personnelle ; du moins, celles qu’il put rêver n’aboutirent pas. Il a avoué depuis, en intime confidence, qu’il eût voulu plaire à Marie de Médicis ni plus ni moins, et remplacer, dans les bonnes grâces de cette reine, son propre maître et protecteur, le maréchal d’Ancre.

Mais la balorda, comme l’appelait Léonora Galigaï, ne fit point d’attention au petit Espagnol et ne vit en lui qu’un mince officier de fortune, un subalterne sans avenir. S’aperçut-elle, au moins, de la passion feinte ou vraie de M. d’Alvimar ? C’est ce que l’histoire ne dit pas et ce que d’Alvimar lui-même n’a jamais su.

Que, par son esprit et les agréments de sa personne, cet homme eût été capable de plaire si Concini n’eût pas occupé les pensées de la régente, c’est ce qu’il n’est pas impossible de supposer. Le Concini était parti de plus bas et n’était pas moitié si intelligent que lui. Mais d’Alvimar avait en lui-même un obstacle à la haute fortune des courtisans, un obstacle que son ambition ne pouvait vaincre.

Il était catholique exalté, et il avait tous les défauts des méchants catholiques de l’Espagne de Philippe II. Soupçonneux, inquiet, vindicatif, implacable, il avait pourtant la foi, mais une foi sans amour et sans lumière, une croyance faussée par les passions et les haines d’une politique qui s’identifiait avec la religion, « au grand déplaisir du Dieu bon et indulgent, dont le royaume n’est pas tant de ce monde que de l’autre, » c’est-à-dire, si nous comprenons bien la pensée de l’auteur contemporain de cette histoire, qui nous renseigne de temps en temps, le Dieu dont les conquêtes doivent s’étendre dans le monde moral par la charité, et non dans le monde des faits par la violence.

On ne saurait dire si la France n’eût pas subi quelque peu le régime de l’inquisition au cas où M. d’Alvimar se fût emparé du cœur et de l’esprit de la régente ; mais il n’en fut pas ainsi ; et Concini, dont tout le crime fut de n’être pas né assez grand seigneur pour avoir le droit de voler et piller autant qu’un grand seigneur véritable de ce temps-là, demeura, jusqu’à sa mort tragique, l’arbitre de la politique incertaine et vénale de la régente.

Après le meurtre du maréchal d’Ancre, d’Alvimar, qui s’était fort compromis à son service dans l’affaire du sergent de Paris, fut forcé de disparaître pour n’être pas enveloppé dans le procès de la Léonora.

Il eût bien voulu se faufiler peu à peu dans le service du nouveau favori, le favori du roi, M. de Luynes ; mais il ne sut pas s’y prendre ; et, bien qu’il ne fût pas plus scrupuleux « qu’homme de cour de son temps, il sentit qu’il me se pourrait ployer aux usages de la politique royale, qui voulait et devait céder bien des points aux calvinistes, chaque fois que l’on pouvait espérer d’acheter la soumission des princes qui exploitaient la religion des réformés au gré de leur ambition. »

Quand la reine Marie fut en disgrâce ouverte, Sciarra d’Alvimar crut de son intérêt de se montrer fidèle à sa cause. Il pensait que les partis ne sont jamais sans ressources et que tous ont leur jour. D’ailleurs, la reine, dût-elle rester dans l’exil, pourrait encore faire la fortune de ses affidés. Tout est relatif, et d’Alvimar était si pauvre, que les dons d’une personne royale, quelque ruinée qu’elle fût, étaient encore une belle chance pour lui.

Il s’employa donc pour aider à l’évasion du château de Blois, comme il s’était employé, quelques années auparavant, dans les troisièmes ou quatrièmes rôles des diverses comédies politiques suscitées tantôt par la diplomatie de Philippe III, tantôt par celle de Marie de Médicis, à l’effet de faire réussir les mariages.

Ce M. d’Alvimar était, en général, suffisamment adroit pour le compte des autres, discret et apte au travail ; mais on lui reprochait d’avoir la manie de donner son avis, « là où il se devait contenter de suivre celui des autres, » et de montrer une capacité dont il faut se résigner à laisser le mérite à « ses supérieurs, quand on n’est encore qu’un petit personnage. »

Il ne réussit donc pas, malgré son zèle, à attirer sur lui l’attention de la reine mère, et, lors de la retraite de Marie à Angers, il resta perdu dans les officiers subalternes, toléré plutôt qu’agréé.

D’Alvimar s’affecta de ces nombreux échecs. Rien ne lui servait, ni sa jolie figure, ni ses belles manières, ni sa naissance assez relevée, ni son savoir, sa pénétration, sa bravoure, sa causerie agréable ou instructive : « on ne l’aimait point. » Il plaisait tout d’abord, et puis, bien vite aussi, on se dégoûtait d’un fond d’amertume qu’il laissait tout à coup paraître ; ou bien on se méfiait d’un fond d’ambition qu’il laissait mal à propos percer. Il n’était ni assez Espagnol ni assez Italien, ou bien, peut-être, il avait trop de l’un et de l’autre : un jour communicatif, persuasif et souple comme un jeune Vénitien ; un autre jour, hautain, têtu et sombre comme un vieux Castillan.

À tous ses mécomptes se joignait un certain remords secret qu’il ne révéla qu’à sa dernière heure, et que nous verrons les évènements de ce récit arracher de vive force à l’oubli où il voulait l’ensevelir.

Malgré nos recherches, nous le perdons de vue plus d’une fois dans les années qui s’écoulèrent entre la mort de Concini et la dernière année de la vie de Luynes ; à l’exception de quelques mots de notre manuscrit sur sa présence à Blois et à Angers, nous ne trouvons, dans son histoire obscure et tourmentée, aucun fait digne de mention jusqu’à l’année 1621, où, pendant que le roi faisait si mal le siège de Montauban, le petit d’Alvimar était à Paris, toujours à la suite de la reine mère, réconciliée avec son fils après l’affaire des Ponts-de-Cé.

D’Alvimar avait alors renoncé à l’espoir de lui plaire, et peut-être bien lui aussi, dans son cœur « enfiélé, » la traitait-il de balourde, bien que, pour la première fois, elle eût fait preuve de bon sens en donnant sa confiance, et l’on dit son cœur, à Armand Duplessis ; c’était là un rival que d’Alvimar ne devait pas beaucoup espérer d’éconduire. De plus, la reine, conseillée par Richelieu, tournait sa politique dans le même sens que Henri IV et Sully. Elle combattait, pour le moment, l’influence espagnole en Allemagne, et d’Alvimar se voyait presque en disgrâce, lorsque, pour surcroît de malheur, il lui arriva une assez méchante affaire.

Il se prit de querelle avec un autre Sciarra, un Sciarra Martinengo que Marie de Médicis employait plus volontiers, et qui refusait de le reconnaître pour parent. Ils se battirent : le Sciarra Martinengo fut grièvement blessé, et il vint aux oreilles de Marie que M. Sciarra d’Alvimar n’avait pas rigoureusement observé les lois du duel en France.

Elle le manda devant elle et le réprimanda avec beaucoup de brutalité ; ce à quoi d’Alvimar répondit avec l’aigreur qui depuis longtemps s’amassait en lui. Il réussit à quitter Paris avant que l’on fût en mesure de l’y arrêter, et arriva, dans les premiers jours de novembre, au château d’Ars, en Berry, dans le duché de Châteauroux.

Il nous faut dire les raisons qui lui faisaient choisir ce refuge, de préférence à tout autre.

Environ six semaines avant son malheureux duel M. Sciarra d’Alvimar s’était trouvé en relation de bonne compagnie avec M. Guillaume : d’Ars, un jeune homme aimable et riche descendant en droite ligne du brave Louis d’Ars, qui avait fait lui belle retraite de Venouze en 1504, et qui fut tué à la bataille de Pavie.

Guillaume d’Ars avait été séduit par l’esprit de d’Alvimar et par la très grande amabilité dont il était capable « à ses heures. » Il n’avait pas eu le temps de le connaître assez pour partager l’espèce d’antipathie que ce personnage malheureux inspirait presque fatalement, au bout de quelques semaines, à ceux qui le fréquentaient.

M. d’Ars était, d’ailleurs, un garçon sans grande expérience du monde, et, on, peut croire, sans grand souci de pénétration. Élevé en province, il était, pour la première fois, lancé dans le monde de Paris quand il y rencontra d’Alvimar et s’engoua de lui pour la manière supérieure dont celui-ci entendait, à l’occasion, l’équitation, la vénerie et le jeu de paume. Généreux et prodigue, Guillaume mit sa bourse et son bras au service de l’Espagnol, et l’engagea chaudement à le venir visiter dans son château du Berry, où quelques soins le rappelaient.

D’Alvimar en usa discrètement avec son nouvel ami. S’il avait beaucoup de défauts, on ne saurait lui reprocher d’avoir manqué de fierté en acceptant des offres d’argent, et Dieu sait, pourtant, qu’il n’était pas riche et que le soin de sa toilette et de ses chevaux réclamait tout son mince revenu. Il ne se permettait point de folies, et, par « grande sagesse d’épargne, venait à bout de paraître aussi bien monté et nippé que d’autres plus foncés en écus. »

Mais, quand il se vit menacé d’un procès criminel, il se souvint des avances et invitations à lui faites par le gentilhomme berruyer, et prit le sage parti d’aller lui demander asile.

D’après ce que Guillaume lui avait conté de son pays ; c’était, à cette époque, la plus tranquille province de France.

M. le prince de Condé en était gouverneur, et, très content du gros lot par lequel il venait de se faire acheter, « il vivait, tantôt en son château de Montrond, à Saint Amand, tantôt en sa bonne ville de Bourges, où il avait embrassé de son mieux le service du roi, et encore mieux celui des jésuites. »

Cette tranquillité du Berry serait considérée, de nos jours, comme un état de guerre civile, car il s’y passait encore bien des choses que nous, dirons en temps et lieu ; mais c’était un état de paix et d’ordre, si on le compare avec ce qui se passait ailleurs, et surtout avec ce qui s’y était passé au siècle précédent.

Sciarra d’Alvimar pouvait donc espérer n’être pas inquiété dans le fond d’un de ces châteaux du bas Berry, où, depuis quelques années, les calvinistes ne tentaient plus de coups de main, et où les seigneurs royalistes, anciens ligueurs, anciens politiques et autres, n’avaient plus l’occasion ou le prétexte d’aller repaître leurs hommes d’armes aux dépens de leurs voisins, amis ou ennemis.

D’Alvimar arriva au château d’Ars, un jour d’automne, vers huit heures du matin, accompagné d’un seul valet, vieil Espagnol qui se disait noble aussi, mais que la misère avait réduit à la domesticité, et qui ne paraissait guère d’humeur à trahir les secrets de son maître, car il ne disait quelquefois pas trois paroles par semaine.

Tous deux étaient bien montés, et, quoique leurs chevaux fussent chargés de lourdes mallettes, ils étaient venus de Paris en moins de six jours.

La première personne qu’ils virent « en la cour du castel » fut le jeune seigneur Guillaume mettant le pied à l’étrier pour faire plus qu’une promenade, car il était escorté de plusieurs de ses gens prêts à sortir avec lui, c’est-à-dire chargés de mallettes de voyage.

– Ah ! vous arrivez bien ! s’écria-t-il en courant embrasser d’Alvimar ; je pars pour voir les fêtes que M. le Prince donne à Bourges, à l’occasion de la naissance de M. le duc d’Enghien, son fils. Il y aura grandes journées de danse et de comédie, tir à l’arquebuse, feux d’artifice et mille autres choses divertissantes. Donc, vous voici, et je retarderai mon départ de quelques heures, afin que vous me puissiez accompagner. Venez en ma maison pour prendre repos et nourriture. Je m’occuperai de vous fournir un cheval frais, car celui que vous montez ne doit pas être bien disposé, malgré sa bonne mine, à faire aujourd’hui dix-huit lieues de plus.

Quand d’Alvimar se vit seul avec son hôte, il lui confia qu’il ne pouvait être question pour lui de fêtes publiques et qu’il s’agissait, non de le mener à un divertissement, mais de le cacher dans son château pendant quelques semaines. Il n’en fallait pas davantage, en ce temps-là, pour faire oublier une affaire aussi fréquente et aussi simple que mort ou blessures données à un ennemi, soit en duel, soit autrement. Il ne s’agissait que de trouver un protecteur à la cour, et d’Alvimar comptait sur l’arrivée prochaine à Paris du duc de Lerme, dont il se croyait ou se disait parent. C’était là un personnage assez considérable pour obtenir sa grâce et même remettre sa fortune en meilleur chemin qu’auparavant.

Comment notre Espagnol raconta son duel avec le Sciarra Martinengo ; comment il s’excusa de ne l’avoir point attaqué dans les règles, ou d’avoir été calomnié sur ce fait aussi bien auprès de la reine Marie que de M. de Luynes, c’est ce que Guillaume d’Ars n’examina pas avec beaucoup de soin. En loyal gentilhomme qu’il était, il avait été fasciné par d’Alvimar et ne se méfiait point. D’ailleurs, il se sentait plus désireux de partir que de rester, et jamais on n’eût pu le surprendre dans une plus mauvaise disposition pour discuter une question quelconque.

Il traita donc légèrement le fond de l’affaire et ne se fit souci que de la possibilité d’être retenu un jour de plus loin des fêtes de la capitale du Berry. Sans doute, il y avait pour lui, sous jeu, quelque amourette.

D’Alvimar, qui vit son embarras, le pressa de ne rien changer à ses projets et de lui indiquer quelque village ou ferme de ses domaines où il pût se tenir en sûreté.

– C’est dans mon propre château, et non dans une ferme ou village, que je vous veux héberger et cacher, répondit Guillaume. Pourtant, je crains pour vous l’ennui de cette réclusion, et, en y réfléchissant, je trouve un meilleur expédient. Mangez et buvez ; après quoi, je vous conduirai moi-même chez un mien ami et parent qui ne demeure pas plus loin d’ici qu’une heure de chemin, et chez qui vous serez aussi sûrement et aussi agréablement qu’il est possible en notre pays du bas Berry. Dans quatre ou cinq jours, je viendrai vous y reprendre.

D’Alvimar eût préféré rester seul ; mais, comme Guillaume insistait, la politesse le força d’accepter. Il refusa de boire ou manger, et, remontant à cheval, il suivit Guillaume d’Ars, qui prit avec lui son monde tout équipé pour le voyage, cette course devant le détourner médiocrement de la route de Bourges.

II

Ils sortirent du château par la garenne, gagnèrent, par la traverse, le grand chemin de Bourges, qu’ils laissèrent tout aussitôt sur leur gauche, passèrent encore par les sentiers pour rejoindre le grand Chemin de Château-Meillant, en laissant sur leur droite la ville baronniale de La Châtre, et enfin quittèrent ce dernier chemin pour descendre, à travers les champs, au château et village de Briantes, qui était le but de leur voyage.

Comme le pays était bien réellement paisible, les deux gentilshommes avaient pris l’avance sur leur petite escorte, afin de pouvoir s’entretenir en liberté ; et voici comment le jeune d’Ars informa d’Alvimar :

– L’ami chez qui je vais vous caser, dit-il, est le plus singulier personnage de la chrétienté. Il faut vous attendre à renfoncer de bonnes envies de rire auprès de lui ; mais vous serez bien récompensé de la tolérance que vous aurez pour ses travers d’esprit par la grande bonté d’âme : qu’il vous montrera en toute rencontre. C’est à ce point que vous pouvez oublier son nom et : demander au premier passant venu, noble ou vilain, la demeure de bon monsieur ; on vous l’enseignera sans le confondre avec nul autre. Mais ceci demande explication, et, comme votre cheval n’a pas grande envie de courir et qu’il est tout au plus neuf heures, je vous veux régaler de l’histoire de votre hôte. Je commence, écoutez ! Histoire du bon monsieur de Bois-Doré !

Comme vous êtes étranger et n’êtes venu en France que depuis une dizaine d’années, vous ne l’avez pu rencontrer, parce qu’il habite ses terres depuis le même temps environ. Autrement, vous eussiez bien remarqué, en quelque lieu que vous l’eussiez aperçu, le vieux, le bon, le brave, le fou, le noble marquis de Bois-Doré, aujourd’hui seigneur de Briantes, de Guinard, de Validé et autres lieux, voire abbé fiduciaire de Varennes, etc., etc.

Malgré tous ces titres, Bois-Doré n’est pas de la haute noblesse du pays, et nous ne lui tenons que par alliance. C’est un simple gentilhomme que le feu roi Henri IV ai fait marquis par amitié pure, et qui s’est enrichi, on ne sait pas trop comment, dans les guerres du Béarnais. Il faut croire qu’il y a eu un peu de pillerie dans son affaire, comme : c’était la coutume du temps et comme c’est le droit de la guerre de partisans.

Je ne vous conterai point ici les campagnes de Bois-Doré, ce serait trop long ; sachez seulement son histoire domestique. Son père, M. de…

– Attendez, dit M. d’Alvimar, ce M. de Bois-Doré est donc un hérétique ?

– Ah ! diable ! répondit son guide en riant, j’oubliais que vous êtes un zélé, un véritable Espagnol ! Nous ne tenons pas tant à ces disputes de religion, nous autres gens de par ici. La province en a trop souffert, et il nous tarde que la France n’en souffre plus. Nous espérons que le roi va en finir à Montauban avec tous ces enragés du Midi ; nous leur souhaitons une belle frottée, mais non plus, comme faisaient nos pères, la hart et le bûcher. Tout s’en va en partis politiques, et, de nos jours, on ne se damne plus tant les uns les autres. Mais je vois que mon discours vous désoblige, et je me hâte de vous faire savoir que M. de Bois-Doré est aujourd’hui aussi bon catholique que bien d’autres qui n’ont point cessé de l’être. Le jour où le Béarnais reconnut que Paris valait bien une messe, Bois-Doré pensa que le roi ne pouvait pas se tromper, et il abjura sans éclat, mais franchement, je pense, les doctrines de Genève.

– Revenez à l’histoire de famille de M. Bois-Doré, dit d’Alvimar, qui ne voulut pas laisser voir dans quelle dédaigneuse suspicion il tenait les nouveaux convertis.

– C’est cela, reprit le jeune homme. Le père de notre marquis fut le plus rude ligueur de nos environs. Il fut l’âme damnée de M. Claude de la Châtre et des Barbançois, c’est tout dire. Il avait, en son château d’habitation, un beau petit appareil d’instruments de torture pour les huguenots qu’il pouvait happer, et ne se gênait point de planter ses propres vassaux sur le chevalet quand ils ne lui pouvaient payer leurs redevances.

Il était si bien redouté et détesté de toutes gens, qu’on ne l’appelait que le cheti’monsieur, et pour cause.

Son fils, aujourd’hui marquis de Bois-doré, et qui, de son baptême, avait nom Sylvain, eut tant à souffrir de cette humeur perverse, qu’il prit de bonne heure la vie tout au rebours, et montra aux prisonniers et aux vassaux de son père une douceur et des condescendances peut-être trop grandes de la part d’un homme de guerre envers des rebelles et d’un noble envers des inférieurs ; à preuve que ces manières-là, qui auraient dû le faire aimer, le firent prendre en mépris par la plupart, et que les paysans, qui sont gent ingrate et méfiante, disaient de lui et de son père :

– L’un poise (pèse) au-dessus de son droit, l’autre ne poise rien du tout.

Ils tenaient le père pour un homme dur, mais entendu, hardi et capable, après les avoir bien pressurés et tourmentés, de les bien secourir contre les exactions de la maltôte et les pilleries des routiers de guerre ; tandis que, selon eux, le jeune M. Sylvain les laisserait dévorer et fouler, faute de cœur et de cervelle.

Or, un beau jour, comme M. Sylvain s’ennuyait fort, je ne sais ce qui passa par la tête du jeune homme ; mais il s’enfuit du château de Briantes, où monsieur son père rougissait de lui, et, le tenant pour imbécile, ne lui eût jamais permis de sortir de page, et il s’alla joindre aux catholiques modérés, qu’on appelait alors le tiers parti. Vous savez que ce parti donna souventes fois la main aux calvinistes ; si bien que, de faiblesse en faiblesse, M. Sylvain se trouva, un autre beau matin, huguenot et grand serviteur et amé du jeune roi de Navarre. Son père, l’ayant su, le maudit, et, pour lui faire pièce, imagina, en son âge mûr, de se remarier et de lui donner un frère.

C’était réduire à moitié l’héritage déjà assez mince de M. Sylvain, lequel, comme huguenot, pouvait perdre son droit d’aînesse car le cheti’monsieur n’était pas bien riche, et ses terres avaient été maintes fois ravagées par les calvinistes.

Mais voyez le bon naturel du jeune homme ! Loin de se fâcher ou seulement se plaindre du mariage de son père et de la naissance de l’enfant qui lui rognait en dans ses futurs écus il se redressa fièrement en apprenant la nouvelle.

– Voyez-vous, dà ! fit-il parlant à ses compagnons. M. mon père a passé la soixantaine, et le voilà qui engendre un beau garçon ! Eh dà ! c’est bonne race, dont j’espère tenir !

Il poussa plus loin la débonnaireté ; car, sept ans après, son père s’étant absenté du Berry pour aller avec le Balafré contre M. d’Alençon, et notre gentil Sylvain ayant ouï que sa belle-mère était morte, ce qui laissait l’enfant sans grande protection au château de Briantes, revint secrètement au pays pour le défendre au besoin, et aussi, disait-il, pour le plaisir de le voir et de l’embrasser.

Il passa tout un hiver auprès du marmot, jouant avec lui et le portant sur ses bras, comme eût fait nourrice ou gouvernante ; ce qui fit bien rire les gens d’alentour et penser qu’il était par trop simple et quasi innocent, comme ils disent pour parler d’un homme privé de raison.

Quand le mauvais père revint après la paix de Monsieur, malcontent, comme vous pensez, de voir les rebelles mieux récompensés que : les alliés, il se prit de fureur contre tout le monde, et contre Dieu même, qui avait laissé sa jeune dame mourir de la peste en son absence. Puis, ne sachant sur qui se venger, il prétendit que son fils aîné était revenu là, chez lui, à seules fins de faire périr par la sorcellerie l’enfant de sa vieillesse.

« C’était une grande noirceur de la part de ce vieux corsaire, car jamais l’enfant n’avait été mieux portant ni mieux soigné, et le pauvre Sylvain était aussi incapable d’un mauvais dessein que celui qui vient de naître… »

Guillaume d’Ars en était là de son récit, qui l’avait conduit jusqu’en vue de Briantes, lorsqu’une espèce de demoiselle bourgeoise, vêtue de noir, de rouge et de gris, portant la robe troussée et le collet monté, se trouva venir à sa rencontre et approcha de sa botte pour lui faire force révérences.

– Hélas ! monsieur, dit-elle, vous alliez peut-être demander à dîner à mon honoré maître, le marquis de Bois-Doré ? Mais vous ne le trouverez point : il est à la Motte-Seuilly pour la journée, nous ayant donné congé jusqu’à la nuit.

Cette nouvelle contraria beaucoup le jeune d’Ars ; mais il était trop bien élevé pour en laisser rien paraître et, prenant son parti tout de suite – C’est bien, demoiselle Bellinde, dit-il en se découvrant courtoisement ; nous irons jusqu’à la Motte-Seuilly. Bonne promenade et bonjour !

Puis, pour ravaler sa contrariété, il dit à d’Alvimar, en l’invitant à tourner bride avec lui :

– N’est-ce pas que voilà une gouvernante très ragoûtante et dont la bonne mine donne une savoureuse idée du logis de ce cher Bois-Doré ?

Bellinde, qui entendit cette réflexion faite à voix haute et d’un ton jovial, se rengorgea, sourit, et, appelant un petit valet d’écurie dont elle se faisait escorter comme d’un page, elle tira de ses larges manches deux petits chiens blancs qu’elle lui fit poser doucement sur le gazon comme pour les faire promener, mais, en réalité, pour se tenir tournée vers les cavaliers et faire apprécier plus longtemps son habillement de belle sergette neuve et sa taille rondelette.

C’était une fille de trente-cinq ans, haute en couleur, et dont les cheveux tiraient sur le rouge, ce qui n’était pas désagréable à voir ; car elle en avait une quantité et les portait crêpés sous son toquet, au grand déplaisir des dames du pays, qui lui reprochaient de vouloir outrepasser sa condition. Mais elle avait l’air méchant, même en faisant l’agréable.

– Pourquoi l’appelez-vous Bellinde ? demanda d’Alvimar à Guillaume. Est-ce un nom de ce pays ?

– Oh ! nullement ; son nom est Guillette Carcat ; mais M. de Bois-Doré l’a baptisée, suivant sa coutume : c’est une manie que je vous expliquerai tantôt. J’ai à vous raconter d’abord la suite de son histoire.

– C’est inutile, reprit d’Alvimar en arrêtant son cheval ; malgré votre bonne grâce et votre courtoisie, je vois bien que je vous suis un embarras considérable. Poussons jusqu’à ce château de Briantes, et vous m’y laisserez avec une lettre que vous écrirez à M. de Bois-Doré pour me recommander à lui. Puisqu’il doit revenir à la nuit, je l’attendrai en me reposant.

– Non pas, non pas ! s’écria Guillaume ; j’aimerais mieux renoncer aux réjouissances de Bourges, et je l’eusse déjà fait, n’était la parole que j’ai donnée à quelques amis de m’y trouver ce soir. Mais, certes, je ne vous quitterai pas sans vous avoir recommandé moi-même à un ami agréable et fidèle. La Motte-Seuilly n’est pas à une lieue d’ici, et il n’est pas besoin de fatiguer nos chevaux. Prenons le temps, j’arriverai à Bourges une heure ou deux plus tard, et, en ce moment de fêtes, je trouverai encore les portes ouvertes.

Et il reprit l’histoire de Bois-Doré, que d’Alvimar écouta fort peu.

Celui-ci était préoccupé de sa sûreté et ne trouvait pas le pays qu’il parcourait bien propre à son dessein de se tenir caché.

C’était un pays plat et ouvert, où, en cas de fâcheuse rencontre, il n’était guère possible de se mettre à l’abri d’un bois ou seulement d’un bouquet d’arbres. La terre fromentale est trop bonne par là pour qu’on y ait jamais souffert d’ombrage. Fine et rouge, elle s’étend au soleil sur les larges ondulations d’une plaine immense, triste à la vue, quoique bornée de belles collines et semée d’élégants castels.

Pourtant Briantes, dont nos voyageurs s’étaient fort approchés, avait présenté à d’Alvimar un aspect plus rassurant.

À dix minutes de chemin du château, la plaine s’abaisse tout d’un coup et vous conduit, en pentes adoucies, vers un étroit vallon bien ombragé.

Le castel lui-même ne se voit que quand on est dessus, comme on dit dans le pays, et le mot est juste, car le clocheton ardoisé de sa plus haute tour s’élève fort peu au-dessus du plateau, et, quand, de la plaine, on le voit briller au soleil couchant, on dirait d’une mince lanterne dorée posée sur le bord du ravin.

Il en est à peu près de même du château de la Motte-Seuilly, situé plus bas que la plaine du Chaumois, mais non pas aussi agréablement que Briantes, car, au lieu d’un joli vallon, il est tristement planté dans une région plate et sans étendue.

Avant d’arriver au chemin de traverse qui y conduit, Guillaume avait raconté succinctement à son compagnon les autres vicissitudes de la vie de M. Sylvain de Bois-Doré : comme quoi son père avait voulu l’enfermer dans sa tour pour l’empêcher de retourner avec les huguenots ; comme quoi le jeune homme s’était sauvé par-dessus les murs et avait été rejoindre son cher Henri de Navarre, avec lequel, après le trépassement du roi Henri III, il avait guerroyé neuf ans ; comme quoi, enfin, ayant de son mieux contribué à le mettre sur le trône, il était revenu vivre dans ses terres, où son tyran de père avait cessé de vivre et de faire enrager un chacun.

– Et de son jeune frère, qu’est-il advenu ? dit d’Alvimar, qui faisait effort pour s’intéresser à ce récit.

– Ce jeune frère n’est plus, répondit d’Ars. Bois-Doré l’a peu connu, car son père l’avait engagé de bonne heure au service du duc de Savoie, où il est mort d’une façon…

Ici, Guillaume fus encore interrompu par un incident qui parut contrarier beaucoup d’Alvimar, soit qu’il commençât à prendre intérêt aux renseignements de son compagnon, soit qu’il eût, en qualité d’Espagnol, une répugnance marquée pour les interrupteurs.

III

C’était une bande de bohémiens, qui, couchée tout à plat dans un fossé, se releva comme une volée de moineaux à l’approche des cavaliers et fit faire un écart au cheval de M. d’Alvimar. Mais c’étaient des moineaux trop bien apprivoisés ; car, au lieu de s’envoler au loin, ils se jetèrent presque dans les jambes des chevaux, sautant, criant et tendant la main d’une façon piteuse et grimacière.

Guillaume ne songea qu’à rire de leurs manières étranges, et, très généreusement, leur fit l’aumône mais d’Alvimar se montra singulièrement bourru et ne fit que leur dire en les menaçant de son fouet :

– Loin, loin ! loin de moi, canaille !

Il alla même jusqu’à vouloir frapper un garçonnet qui s’attachait à sa botte avec cet air à la fois moqueur et suppliant des enfants dressés au métier de quémandeux sur les chemins. Celui-ci évita le fouet, et Guillaume, qui se trouvait en arrière ; le vit ramasser une pierre qu’il eût lancée à d’Alvimar, si un autre gars plus âgé, de la bande, ne l’eût retenu en le grondant et en le menaçant.

Mais l’incident ne finit pas là : une petite femme assez belle, quoique bien flétrie et mal accoutrée, prit l’enfant et, lui parlant comme si elle eût été sa mère, le poussa du côté de Guillaume ; puis se mit à courir aussi après d’Alvimar, en lui tendant la main, mais en le regardant, comme si elle eût voulu ne jamais oublier sa figure. D’Alvimar, irrité de plus en plus, poussa son cheval du côté de cette femme, et l’eût renversée si elle ne se fût garée vivement ; et même il porta la main sur la crosse d’un de ses pistolets de selle ; comme s’il ne lui eût rien coûté de tirer sur ces mauvaises bêtes d’idolâtres.

Les bohémiens se regardèrent alors entre eux et se serrèrent comme pour se consulter.

Avanti ! avanti ! s’écria Guillaume à d’Alvimar.

Il aimait à dire des mots italiens pour faire voir qu’il était allé à la cour de la reine mère, ou bien peut-être s’imaginait-il qu’un i à la fin des mots suffisait pour les rendre inintelligibles à ces Égyptiens.

Pourquoi avanti ! lui dit d’Alvimar sans vouloir presser l’allure de son cheval.

– Parce que vous avez fâché ces oiseaux noirs. Voyez ! ils se rassemblent comme des grues en détresse, et, ma foi ! ils sont une vingtaine et nous ne sommes que sept.

– Comment donc, mon cher Guillaume, vous craignez quelque chose de la part de ces animaux faibles et poltrons ?

– Je n’ai pas grand-coutume de craindre, répondit le jeune homme un peu piqué ; mais je trouverais bien déplaisant d’avoir à faire feu sur ces pauvres loqueteux, et je suis étonné de l’humeur qu’ils vous ont causée, quand il était si facile de vous en débarrasser avec quelque menue monnaie.

– Je ne donne jamais à ces gens-là, dit Sciarra d’Alvimar d’un ton sec et bref qui surprit le bienveillant Guillaume.

Celui-ci sentit que son compagnon avait ce qu’on appellerait aujourd’hui mal aux nerfs, et il s’abstint de le blâmer. Seulement, il insista pour doubler le pas ; car la bande de bohémiens, marchant plus vite que les chevaux ne trottaient, les suivait et les devançait, distribués en deux bandes qui bordaient les deux côtés du chemin.

Ces gens n’avaient pourtant pas l’air hostile, et il était difficile de deviner quelle était leur intention en escortant ainsi nos cavaliers.

Ils se parlaient entre eux dans une langue inintelligible, et ne paraissaient occupés me de la femme qui marchait à leur tête.

L’enfant que M. d’Alvimar avait voulu frapper de son fouet se tenait à côté de M. d’Ars, comme s’il eût compté sur sa protection, et paraissait prendre grand intérêt à cette course extraordinaire. Guillaume remarqua que ce petit garçon était moins sale et moins noir que les autres, et que ses traits agréables et délicats n’avaient aucun rapport de type avec celui des bohémiens.

S’il eût fait la même attention à la femme que d’Alvimar avait offensée et menacée, il eût remarqué aussi que, sans ressembler le moins du monde à cet enfant, elle ne ressemblait pas davantage à ses autres compagnons de misère. Elle avait un air plus noble et plus doux. Elle n’était pas non plus de race européenne, bien qu’elle portât le costume montagnard des Pyrénées.

Ce qu’il y avait de surprenant, c’est que, tout en ayant très bien compris le geste que Sciarra avait fait pour prendre son pistolet, malgré le naturel craintif des mendiants et bateleurs de cette espèce, elle marchait hardiment près de lui, n’essayant plus de l’importuner, n’ayant point l’air de le menacer, mais le regardant toujours avec une très grande attention.

La chose parut véritablement insolente à d’Alvimar, et, pour bien peu, il eût écouté les suggestions de son humeur fantasque et violente.

Guillaume y prit garde, et, craignant quelque fâcheuse affaire et d’être forcé de prendre parti pour le gentilhomme hautain contre la canaille inoffensive, il poussa son cheval entre Sciarra et la petite femme, fit signe à celle-ci de s’arrêter, et lui parla ainsi, moitié riant, moitié sérieux :

– Vous plairait-il nous dire, reine des genets et des bruyères, si c’est pour nous faire honte ou honneur que vous nous suivez de la sorte, et si nous devons prendre en gré ou en déplaisir la cérémonie que vous nous faites ?

L’Égyptienne (car on traitait alors indifféremment d’Égyptiens ou de Bohémiens ces hordes errantes d’origine inconnue) secoua la tête et fit un signe au jeune gars qui avait ôté la pierre des mains de l’enfant.

Il s’approcha, et, d’un ton patelin, avec une mine insolente, parlant français sans aucun accent :

– Mercédès, dit-il en désignant la femme silencieuse, n’entend pas la langue de Vos Seigneuries. C’est moi qui parle pour ceux des nôtres qui ne savent pas s’expliquer.

– Bien, dit Guillaume, tu es l’orateur de la troupe ; comment t’appelles, toi, monsieur l’effronté ?

La Flèche, pour vous obéir. J’ai l’honneur d’être né Français, dans la ville dont je porte le nom.

L’honneur est pour la France, assurément ! Or donc, maître La Flèche, dis à tes camarades de nous laisser aller en paix. Je vous ai donné assez, pour un homme en voyage, et ce ne serait pas me remercier comme il faut que de nous faire avaler votre poussière. Adieu, et laissez-nous, ou, si vous avez quelque requête nouvelle à me présenter, faites vite, nous sommes pressés.

La Flèche traduisit rapidement les paroles de Guillaume à celle qu’il appelait Mercédès, et qui semblait être l’objet d’une déférence particulière de sa part et de celle des autres.

Elle lui répondit quelques mots en espagnol, et La Flèche, s’adressant à d’Ars :

– Cette bonne fille, dit-il, demande humblement les noms de Vos Seigneuries, afin de prier pour elles.

Guillaume se mit à rire.

– Voilà ; dit-il, une requête plaisante. Conseille, ami La Flèche, à cette bonne fille, de prier pour nous sans nous nommer. Le bon Dieu nous connaît bien, et nous ne lui apprendrions rien de nous qu’il ne sache mieux que nous-mêmes.

La Flèche salua humblement de son bonnet crasseux, et nos voyageurs, poussant leurs montures, eurent bientôt laissé les bohémiens derrière eux.

– Ah çà ! dit d’Alvimar à Guillaume en voyant poindre à l’horizon bas et court les clochetons de la Motte-Seuilly, vous ne m’avez point dit où nous allions. Ce château est celui d’un autre de vos amis, à qui je ne serai sans doute pas importun ?

– Ce château est celui d’une dame jeune et belle qui vit là avec son père, et tous deux vous recevront avec courtoisie. Tous deux vous retiendront jusqu’au soir, non seulement pour ne pas être privés de la compagnie de M. de Bois-Doré, qu’ils estiment beaucoup, mais encore pour vous prouver que nous ne sommes point des sauvages, dans notre pauvre pays de campagne, et que nous savons exercer l’hospitalité à la vieille mode de France.

D’Alvimar répondit qu’il n’en doutait nullement, et sut dire à son compagnon des paroles obligeantes, car nul homme n’était mieux appris ; mais son esprit amer se tourna bien vite vers un autre objet.

– D’après tout ce que vous m’avez conté de ce Bois-Doré, mon futur hôte, c’est, dit-il, un vieux mannequin dont les vassaux se gaussent à cœur-joie ?

– Non pas ! répondit M. d’Ars. Ces bohémiens ne m’ont pas laissé finir. J’allais vous dire que, lorsqu’il revint au pays enrichi et emmarquisé, on fut étonné de voir qu’il était aussi brave qu’un lion, malgré son air bénin, et que, s’il avait des façons comiques, il avait aussi des vertus chrétiennes dont on se pouvait trouver fort bien.

– Faites-vous entrer la tempérance et la chasteté dans le compte de ces vertus chrétiennes ?

– Pourquoi non, je vous prie ?

– Parce que cette gouvernante à l’ardente crinière, que nous avons vue à la porte de son domaine, m’a semblé un peu bien verte pour un homme aussi mûr.

– Honni soit qui mal y pense ! dit Guillaume en souriant. Je ne jurerais pas que notre marquis ait été insensible aux gentillesses des filles d’honneur de la reine Catherine ; mais il y a longtemps de cela ! Je crois fort que vous pourriez en conter à la Bellinde sans lui faire de tort ni de peine. Mais nous voici arrivés. Je n’ai pas besoin de vous dire que de tels propos ne sont pas de saison ici. Notre belle veuve, madame de Beuvre, n’est point une prude ; mais, à son âge et dans sa position…

Nos cavaliers passaient sur le pont-levis, qui, en raison de la tranquillité du pays, était baissé tout le jour ; la herse était levée.

Ils entrèrent donc sans obstacle ni cérémonie dans la cour du manoir, où ils mirent pied à terre.

– Un instant ! dit Sciarra d’Alvimar à Guillaume, au moment de se présenter ; je vous prie, à cause des valets, de ne point dire mon nom ici.

– Ni ici ni ailleurs, répondit M. d’Ars. Vous n’avez guère d’accent étranger ; il n’est donc pas même besoin de vous dire Espagnol. Pour lequel de mes amis de Paris voulez-vous que je vous fasse passer ?

– Je serais très gêné de jouer un personnage différent du mien ; j’aime mieux rester à peu près moi-même et prendre seulement un des noms de ma famille. Je serai, si vous le voulez bien, un Villareal, et j’aurai pour prétexte à ma fuite de Paris…

– Vous parlerez vous-même en confidence au marquis et arrangerez les choses comme vous l’entendrez.

Je n’ai rien autre à faire que de lui dire combien vous êtes mon ami, que vous fuyez quelque persécution, et que je le prie d’avoir soin de vous comme de moi-même.