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Première partie
I

La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d’un pays singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la direction de Paris à Clermont étant bordée des terres les plus habitées, il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui l’avoisinent. Mais à celui qui, cherchant l’ombre et le silence, s’enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes paysages, des prairies d’un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, des massifs d’aunes et de frênes, toute une nature suave et pastorale. En vain chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison d’ardoise et de moellons. À peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière le feuillage, lui annoncerait le voisinage d’un toit de chaume, et s’il apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d’une petite église, au bout de quelques pas il découvrirait une campanille de tuiles rongées par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et de leurs chènevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux, un cimetière d’un arpent carré fermé par une haie vive, quatre ormeaux en quinconce et une tour ruinée. C’est ce qu’on appelle un bourg dans le pays.

Rien n’égale le repos de ces campagnes ignorées. Là n’ont pénétré ni le luxe, ni les arts, ni la manie savante des recherches, ni le monstre à cent bras qu’on appelle industrie. Les révolutions s’y sont à peine fait sentir, et la dernière guerre dont le sol garde une imperceptible trace est celle des huguenots contre les catholiques ; encore la tradition en est restée si incertaine et si pâle que, si vous interrogiez les habitants, ils vous répondraient que ces choses se sont passées il y a au moins deux mille ans ; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, c’est l’insouciance en matière d’antiquités. Vous pouvez parcourir ses domaines, prier devant ses saints, boire à ses puits, sans jamais courir le risque d’entendre la chronique féodale obligée, ou la légende miraculeuse de rigueur. Le caractère grave et silencieux du paysan n’est pas un des moindres charmes de cette contrée. Rien ne l’étonne, rien ne l’attire. Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la tête, et si vous lui demandez le chemin d’une ville ou d’une ferme, toute sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous prouver qu’il n’est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berry ne conçoit pas qu’on marche sans bien savoir où l’on va. À peine son chien daignera-t-il aboyer après vous ; ses enfants se cacheront derrière la haie pour échapper à vos regards ou à vos questions, et le plus petit d’entre eux, s’il n’a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur dans le fossé en criant de toutes ses forces. Mais la figure la plus impassible sera celle d’un grand bœuf blanc, doyen inévitable de tous les pâturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des taureaux effarouchés.

À part cette première froideur à l’abord de l’étranger, le laboureur de ce pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés aromatiques.

Une partie de terrain comprise entre deux petites rivières est particulièrement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa végétation, qui lui ont fait donner le nom de Vallée-Noire. Elle n’est peuplée que de chaumières éparses et de quelques fermes d’un bon revenu. Celle qu’on appelle Grangeneuve est fort considérable ; mais la simplicité de son aspect n’offre rien qui altère celle du paysage. Une avenue d’érables y conduit, et, tout au pied des bâtiments rustiques, l’Indre, qui n’est dans cet endroit qu’un joli ruisseau, se promène doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie.

Le 1er mai est pour les habitants de la Vallée-Noire un jour de déplacement et de fête. À l’extrémité du vallon, c’est-à-dire à deux lieues environ de la partie centrale où est situé Grangeneuve, se tient une de ces fêtes champêtres qui, en tous pays, attirent et réunissent tous les habitants des environs, depuis le sous-préfet du département jusqu’à la jolie grisette qui a plissé, la veille, le jabot administratif ; depuis la noble châtelaine jusqu’au petit pâtour (c’est le mot du pays) qui nourrit sa chèvre et son mouton aux dépens des haies seigneuriales. Tout cela mange sur l’herbe, danse sur l’herbe, avec plus ou moins d’appétit, plus ou moins de plaisir ; tout cela vient pour se montrer en calèche ou sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d’Italie, en sabots de bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe de droguet. C’est un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute et basse justice pour la beauté, quand, à la lumière inévitable du plein soleil, les grâces un peu problématiques des salons sont appelées au concours vis-à-vis les fraîches santés, les éclatantes jeunesses du village ; alors que l’aréopage masculin est composé de juges de tout rang, et que les parties sont en présence au son du violon, à travers la poussière, sous le feu des regards. Bien des triomphes équitables, bien des réparations méritées, bien des jugements longtemps en litige, signalent dans les annales de la coquetterie le jour de la fête champêtre, et le 1er mai était là, comme partout, un grand sujet de rivalité secrète entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanchées de la Vallée-Noire.

Mais ce fut à Grangeneuve que s’organisa dès le matin le plus redoutable arsenal de cette séduction naïve. C’était dans une grande chambre basse, éclairée par des croisées à petit vitrage ; les murs étaient revêtus d’un papier assez éclatant de couleur, qui jurait avec les solives noircies du plafond, les portes en plein chêne et le bahut grossier. Dans ce local imparfaitement décoré, où d’assez beaux meubles modernes faisaient ressortir la rusticité classique de sa première condition, une belle fille de seize ans, debout devant le cadre doré et découpé d’une vieille glace qui semblait se pencher vers elle pour l’admirer, mettait la dernière main à une toilette plus riche qu’élégante. Mais Athénaïs, l’héritière unique du bon fermier, était si jeune, si rose, si réjouissante à voir, qu’elle semblait encore gracieuse et naturelle dans ses atours d’emprunt. Tandis qu’elle arrangeait les plis de sa robe de tulle, madame sa mère, accroupie devant la porte, et les manches retroussées jusqu’au coude, préparait, dans un grand chaudron, je ne sais quelle mixture d’eau et de son, autour de laquelle une demi-brigade de canards se tenait en bon ordre dans une attentive extase. Un rayon de soleil vif et joyeux entrait par cette porte ouverte, et venait tomber sur la jeune fille parée, vermeille et mignonne, si différente de sa mère, replète, hâlée, vêtue de bure.

À l’autre bout de la chambre, un jeune homme habillé de noir, assis négligemment sur un canapé, contemplait Athénaïs en silence. Mais son visage n’exprimait pas cette joie expansive, enfantine, que trahissaient tous les mouvements de la jeune fille. Parfois même une légère expression d’ironie et de pitié semblait animer sa bouche grande, mince et mobile.

Monsieur Lhéry, ou plutôt le père Lhéry, comme l’appelaient encore par habitude les paysans dont il avait été longtemps l’égal et le compagnon, chauffait paisiblement ses tibias chaussés de bas blancs, au feu de javelles qui brûlait en toutes saisons dans la cheminée, selon l’usage des campagnes. C’était un brave homme encore vert, qui portait des culottes rayées, un grand gilet à fleurs, une veste longue et une queue. La queue est un vestige précieux des temps passés, qui s’efface chaque jour de plus en plus du sol de la France. Le Berry ayant moins souffert que toute autre province des envahissements de la civilisation, cette coiffure y règne encore sur quelques habitués fidèles, dans la classe des cultivateurs demi-bourgeois, demi-rustres. C’était, dans leur jeunesse, le premier pas vers les habitudes aristocratiques, et ils croiraient déroger aujourd’hui s’ils privaient leur chef de cette distinction sociale. M. Lhéry avait défendu la sienne contre les attaques ironiques de sa fille, et c’était peut-être, dans toute la vie d’Athénaïs, la seule de ses volontés à laquelle ce père tendre n’eût pas acquiescé.

– Allons donc, maman ! dit Athénaïs en arrangeant la boucle d’or de sa ceinture de moire, as-tu fini de donner à manger à tes canards ? Tu n’es pas encore habillée ? Nous ne partirons jamais !

– Patience, patience, petite ! dit la mère Lhéry en distribuant avec une noble impartialité la pâture à ses volatiles ; pendant le temps qu’on mettra Mignon à la patache, j’aurai tout celui de m’arranger. Ah ! dame ! il ne m’en faut pas tant qu’à toi, ma fille ! Je ne suis plus jeune ; et, quand je l’étais, je n’avais pas comme toi le loisir et le moyen de me faire belle. Je ne passais pas deux heures à ma toilette, dà !

– Est-ce que c’est un reproche que vous me faites ? dit Athénaïs d’un air boudeur.

– Non, ma fille, non, répondit la vieille. Amuse-toi, fais-toi brave, mon enfant ; tu as de la fortune, profite du travail de tes parents. Nous sommes trop vieux à présent pour en jouir, nous autres… Et puis, quand on a pris l’habitude d’être gueux, on ne s’en défait plus. Moi qui pourrais me faire servir pour mon argent, ça m’est impossible ; c’est plus fort que moi, il faut toujours que tout soit fait par moi-même dans la maison. Mais toi, fais la dame, ma fille, tu as été élevée pour ça ; c’est l’intention de ton père ; tu n’es pas pour le nez d’un valet de charrue, et le mari que tu auras sera bien aise de te trouver la main blanche, hein ?

Madame Lhéry, en achevant d’essuyer son chaudron et de débiter ce discours plus affectueux que sensé, fit une grimace au jeune homme en manière de sourire. Celui-ci affecta de n’y pas faire attention, et le père Lhéry, qui contemplait les boucles de ses souliers dans cet état de béate stupidité si doux au paysan qui se repose, leva ses yeux à demi fermés vers son futur gendre, comme pour jouir de sa satisfaction. Mais le futur gendre, pour échapper à ces prévenances muettes, se leva, changea de place, et dit enfin à madame Lhéry :

Ma tante, voulez-vous que j’aille préparer la voiture ?

– Va, mon enfant, va si tu veux. Je ne te ferai pas attendre, répondit la bonne femme.

Le neveu allait sortir quand une cinquième personne entra, qui, par son air et son costume, contrastait singulièrement avec les habitants de la ferme.

II

C’était une femme petite et mince qui, au premier abord, semblait âgée de vingt-cinq ans ; mais, en la voyant de près, on pouvait lui en accorder trente sans craindre d’être trop libéral envers elle. Sa taille fluette et bien prise avait encore la grâce de la jeunesse ; mais son visage, à la fois noble et joli, portait les traces du chagrin, qui flétrit encore plus que les années. Sa mise négligée, ses cheveux plats, son air calme, témoignaient assez l’intention de ne point aller à la fête. Mais dans la petitesse de sa pantoufle, dans l’arrangement décent et gracieux de sa robe grise, dans la blancheur de son cou, dans sa démarche souple et mesurée, il y avait plus d’aristocratie véritable que dans tous les joyaux d’Athénaïs. Pourtant cette personne si imposante, devant laquelle toutes les autres se levèrent avec respect, ne portait pas d’autre nom, chez ses hôtes de la ferme, que celui de mademoiselle Louise.

Elle tendit une main affectueuse à madame Lhéry, baisa sa fille au front, et adressa un sourire d’amitié au jeune homme.

– Eh bien ! lui dit le père Lhéry, avez-vous été vous promener bien loin ce matin, ma chère demoiselle ?

– En vérité, devinez jusqu’où j’ai osé aller ! répondit mademoiselle Louise en s’asseyant près de lui familièrement.

– Pas jusqu’au château, je pense ! dit vivement le neveu.

– Précisément jusqu’au château, Bénédict, répondit-elle.

– Quelle imprudence ! s’écria Athénaïs, qui oublia un instant de crêper les boucles de ses cheveux pour s’approcher avec curiosité.

– Pourquoi ? répliqua Louise ; ne m’avez-vous pas dit que tous les domestiques étaient renouvelés sauf la pauvre nourrice ? Et bien certainement, si j’eusse rencontré celle-là, elle ne m’eût pas trahie.

– Mais enfin vous pouviez rencontrer Madame…

– À six heures du matin ? Madame est dans son lit jusqu’à midi.

– Vous vous êtes donc levée avant le jour ? dit Bénédict. Il m’a semblé en effet vous entendre ouvrir la porte du jardin.

– Mais Mademoiselle ! dit madame Lhéry, on la dit fort matinale, fort active. Si vous l’eussiez rencontrée, celle-là ?

– Ah ! que je l’aurais voulu ! dit Louise avec chaleur ; je n’aurai pas de repos que je n’aie vu ses traits, entendu le son de sa voix… Vous la connaissez, vous, Athénaïs ; dites-moi donc encore qu’elle est jolie, qu’elle est bonne, qu’elle ressemble à son père…

– Il y a quelqu’un ici à qui elle ressemble bien davantage, dit Athénaïs en regardant Louise ; c’est dire qu’elle est bonne et jolie.

La figure de Bénédict s’éclaircit, et ses regards se portèrent avec bienveillance sur sa fiancée.

– Mais écoutez, dit Athénaïs à Louise, si vous voulez tant voir mademoiselle Valentine, il faut venir à la fête avec nous ; vous vous tiendrez cachée dans la maison de notre cousine Simone, sur la place, et de là vous verrez certainement ces dames ; car mademoiselle Valentine m’a assuré qu’elles y viendraient.

– Ma chère belle, cela est impossible, répondit Louise ; je ne descendrais pas de la carriole sans être reconnue ou devinée. D’ailleurs, il n’y a qu’une personne de cette famille que je désire voir ; la présence des autres gâterait le plaisir que je m’en promets. Mais c’est assez parler de mes projets, parlons des vôtres, Athénaïs. Il me semble que vous voulez écraser tout le pays par un tel luxe de fraîcheur et de beauté !

La jeune fermière rougit de plaisir, et embrassa Louise avec une vivacité qui prouvait assez la satisfaction naïve qu’elle éprouvait d’être admirée.

– Je vais chercher mon chapeau, dit-elle ; vous m’aiderez à le poser, n’est-ce pas ?

Et elle monta vivement un escalier de bois qui conduisait à sa chambre.

Pendant ce temps, la mère Lhéry sortit par une autre porte pour aller changer de costume ; son mari prit une fourche et alla donner ses instructions au bouvier pour le régime de la journée.

Alors, Bénédict, resté seul avec Louise, se rapprocha d’elle, et parlant à demi-voix :

– Vous gâtez Athénaïs comme les autres ! lui dit-il. Vous êtes la seule ici qui auriez le droit de lui adresser quelques observations, et vous ne daignez pas le faire…

– Qu’avez-vous donc encore à reprocher à cette pauvre enfant ? répondit Louise étonnée. Ô Bénédict ! vous êtes bien difficile !

– Voilà ce qu’ils me disent tous, et vous aussi, Madame, vous qui pourriez si bien comprendre ce que je souffre du caractère et des ridicules de cette jeune personne !

– Des ridicules ? répéta Louise. Est-ce que vous ne seriez pas amoureux d’elle ?

Bénédict ne répondit rien, et après un instant de trouble et de silence :

– Convenez, lui dit-il, que sa toilette est extravagante aujourd’hui. Aller danser au soleil et à la poussière avec une robe de bal, des souliers de satin, un cachemire et des plumes ! Outre que cette parure est hors de place, je la trouve du plus mauvais goût. À son âge, une jeune personne devrait chérir la simplicité et savoir s’embellir à peu de frais.

– Est-ce la faute d’Athénaïs si on l’a élevée ainsi ?

Que vous vous attachez à peu de chose ! Occupez-vous plutôt de lui plaire et de prendre de l’empire sur son esprit et sur son cœur ; alors, soyez sûr que vos désirs seront des lois pour elle. Mais vous ne songez qu’à la froisser et à la contredire, elle si choyée, si souveraine dans sa famille ! Souvenez-vous donc combien son cœur est bon et sensible…

– Son cœur, son cœur ! sans doute elle a un bon cœur ; mais son esprit est si borné ! c’est une bonté toute native, toute végétale, à la manière des légumes qui croissent bien ou mal sans en savoir la cause. Que sa coquetterie me déplaît ! Il me faudra lui donner le bras, la promener, la montrer à cette fête ; entendre la sotte admiration des uns, le sot dénigrement des autres ! Quel ennui ! Je voudrais en être déjà revenu !

– Quel singulier caractère ! Savez-vous, Bénédict, que je ne vous comprends pas ? Combien d’autres à votre place s’enorgueilliraient de se montrer en public avec la plus jolie fille et la plus riche héritière de nos campagnes, d’exciter l’envie de vingt rivaux éconduits, de pouvoir se dire son fiancé ! Au lieu de cela, vous ne vous attachez qu’à la critique amère de quelques légers défauts, communs à toutes les jeunes personnes de cette classe, dont l’éducation ne s’est pas trouvée en rapport avec la naissance. Vous lui faites un crime de subir les conséquences de la vanité de ses parents ; vanité bien innocente après tout, et dont vous devriez vous plaindre moins que personne.

– Je le sais, répondit-il vivement, je sais tout ce que vous allez me dire. Ils ne me devaient rien, ils m’ont tout donné. Ils m’ont pris, moi, fils de leur frère, fils d’un paysan comme eux, mais d’un paysan pauvre, moi orphelin, moi indigent. Ils m’ont recueilli, adopté, et au lieu de me mettre à la charrue, comme l’ordre social semblait m’y destiner, ils m’ont envoyé à Paris, à leurs frais, ils m’ont fait faire des études, ils m’ont métamorphosé en bourgeois, en étudiant, en bel-esprit, et ils me destinent encore leur fille, leur fille riche, vaniteuse et belle. Ils me la réservent, ils me l’offrent ! Oh ! sans doute, ils m’ont aimé beaucoup, ces parents au cœur simple et prodigue ! mais leur aveugle tendresse s’est trompée, et tout le bien qu’ils ont voulu me faire s’est changé en mal… Maudite soit la manie de prétendre plus haut qu’on ne peut atteindre !

Bénédict frappa du pied ; Louise le regarda d’un air triste et sévère.

– Est-ce là le langage que vous teniez hier, au retour de la chasse, à ce jeune noble, ignorant et borné, qui niait les bienfaits de l’éducation et voulait arrêter les progrès des classes inférieures de la société ? Que de bonnes choses n’avez-vous pas trouvées à lui dire pour défendre la propagation des lumières et la liberté pour tous de croître et de parvenir ! Bénédict, votre esprit changeant, irrésolu, chagrin, cet esprit qui examine et déprécie tout, m’étonne et m’afflige. J’ai peur que chez vous le bon grain ne se change en ivraie ; j’ai peur que vous ne soyez beaucoup au-dessous de votre éducation, ou beaucoup au-dessus, ce qui ne serait pas un moindre malheur.

– Louise, Louise ! dit Bénédict d’une voix altérée, en saisissant la main de la jeune femme.

Il la regarda fixement et avec des yeux humides ; Louise rougit et détourna les siens d’un air mécontent. Bénédict laissa tomber sa main et se mit à marcher avec agitation, avec humeur ; puis il se rapprocha d’elle et fit un effort pour redevenir calme.

– C’est vous qui êtes trop indulgente, dit-il. Vous avez vécu plus que moi, et pourtant je vous crois beaucoup plus jeune. Vous avez l’expérience de vos sentiments, qui sont grands et généreux, mais vous n’avez pas étudié le cœur des autres ; vous n’en soupçonnez pas la laideur et les petitesses ; vous n’attachez aucune importance aux imperfections d’autrui ; vous ne les voyez pas peut-être !… Ah ! Mademoiselle ! Mademoiselle ! vous êtes un guide bien indulgent et bien dangereux…

– Voilà de singuliers reproches, dit Louise avec une gaieté forcée. De qui me suis-je élue le mentor, ici ? Ne vous ai-je pas toujours dit au contraire que je n’étais pas plus propre à diriger les autres que moi-même ? Je manque d’expérience, dites-vous ?… Oh ! je ne me plains pas de cela, moi !…

Deux larmes coulèrent le long des joues de Louise. Il se fit un instant de silence pendant lequel Bénédict se rapprocha encore, et se tint ému et tremblant auprès d’elle. Puis Louise reprit en cherchant à cacher sa tristesse :

– Mais vous avez raison, j’ai trop vécu en moi-même pour observer les autres à fond. J’ai trop perdu de temps à souffrir ; ma vie a été mal employée.

Louise s’aperçut que Bénédict pleurait. Elle craignit l’impétueuse sensibilité de ce jeune homme, et, lui montrant la cour, elle lui fit signe d’aller aider son oncle qui attelait lui-même à la patache un gros bidet poitevin ; mais Bénédict ne s’aperçut pas de son intention.

– Louise ! lui dit-il avec ardeur ; puis il répéta : Louise ! d’un ton plus bas. – C’est un joli nom, dit-il, un nom si simple, si doux ! et c’est vous qui le portez ! au lieu que ma cousine, si bien faite pour traire les vaches et garder les moutons, s’appelle Athénaïs ! J’ai une autre cousine qui s’appelle Zoraïde, et qui vient de nommer son marmot Adhémar ! Les nobles ont bien raison de mépriser nos ridicules ; ils sont amers ! ne trouvez-vous pas ? Voici un rouet, le rouet de ma bonne tante ; qui est-ce qui le charge de laine ? qui le fait tourner patiemment en son absence ?… Ce n’est pas Athénaïs… Oh non !… elle croirait s’être dégradée si elle avait jamais touché un fuseau ; elle craindrait de redescendre à l’état d’où elle est sortie si elle savait faire un ouvrage utile. Non, non, elle sait broder, jouer de la guitare, peindre des fleurs, danser ; mais vous savez filer, Mademoiselle, vous née dans l’opulence ; vous êtes douce, humble et laborieuse… J’entends marcher là-haut. C’est elle qui revient ; elle s’était oubliée devant son miroir, sans doute !…

– Bénédict ! allez donc chercher votre chapeau, cria Athénaïs du haut de l’escalier.

– Allez donc ! dit Louise à voix basse en voyant que Bénédict ne se dérangeait pas.

– Maudite soit la fête ! répondit-il sur le même ton. Je vais partir, soit ; mais dès que j’aurai déposé ma belle cousine sur la pelouse, j’aurai soin d’avoir un pied foulé et de revenir à la ferme… Y serez-vous, mademoiselle Louise ?

– Non, Monsieur, je n’y serai pas, répondit-elle avec sécheresse.

Bénédict devint rouge de dépit. Il se prépara à sortir. Madame Lhéry reparut avec une toilette moins somptueuse, mais encore plus ridicule que celle de sa fille. Le satin et la dentelle faisaient admirablement ressortir son teint cuivré par le soleil, ses traits prononcés et sa démarche roturière. Athénaïs passa un quart d’heure à s’arranger avec humeur dans le fond de la carriole, reprochant à sa mère de froisser ses manches en occupant trop d’espace à côté d’elle, et regrettant, dans son cœur, que la folie de ses parents n’eût pas encore été poussée jusqu’à se procurer une calèche.

Le père Lhéry mit son chapeau sur ses genoux, afin de ne pas l’exposer aux cahots de la voiture en le gardant sur sa tête. Bénédict monta sur la banquette de devant, et, en prenant les rênes, osa jeter un dernier regard sur Louise ; mais il rencontra tant de froideur et de sévérité dans le sien qu’il baissa les yeux, se mordit les lèvres, et fouetta le cheval avec colère. Mignon partit au galop, et coupant les profondes ornières du chemin, il imprima à la carriole de violentes secousses, funestes aux chapeaux des deux dames et à l’humeur d’Athénaïs.

III

Mais au bout de quelques pas, le bidet, naturellement peu taillé pour la course, se ralentit ; l’humeur irascible de Bénédict se calma et fit place à la honte et au remords, et M. Lhéry s’endormit profondément.

Ils suivaient un de ces petits chemins verts qu’on appelle, en langage villageois, traînes ; chemin si étroit que l’étroite voiture touchait de chaque côté les branches des arbres qui le bordaient, et qu’Athénaïs put se cueillir un gros bouquet d’aubépine en passant son bras, couvert d’un gant blanc, par la lucarne latérale de la carriole. Rien ne saurait exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui s’en vont serpentant capricieusement sous leurs perpétuels berceaux de feuillage, découvrant à chaque détour une nouvelle profondeur toujours plus mystérieuse et plus verte. Quand le soleil de midi embrase, jusqu’à la tige, l’herbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes bruissent avec force et que la caille glousse avec amour dans les sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes. Vous y pouvez marcher une heure sans entendre d’autre bruit que le vol d’un merle effarouché à votre approche, ou le saut d’une petite grenouille verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans son hamac de joncs entrelacés. Ce fossé lui-même renferme tout un monde d’habitants, toute une forêt de végétations ; son eau limpide court sans bruit en s’épurant sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et d’hépatiques ; les fontinales, les longues herbes appelées rubans d’eau, les mousses aquatiques pendantes et chevelues, tremblent incessamment dans ses petits remous silencieux ; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable d’un air à la fois espiègle et peureux ; la clématite et le chèvrefeuille l’ombragent de berceaux où le rossignol cache son nid. Au printemps ce ne sont que fleurs et parfums ; à l’automne, les prunelles violettes couvrent ces rameaux qui, en avril, blanchirent les premiers ; la senelle rouge, dont les grives sont friandes, remplace la fleur d’aubépine, et les ronces, toutes chargées des flocons de laine qu’y ont laissés les brebis en passant, s’empourprent de petites mûres sauvages d’une agréable saveur.

Bénédict, laissant flotter les guides du paisible coursier, tomba dans une rêverie profonde. Ce jeune homme était d’un caractère étrange ; ceux qui l’entouraient, faute de pouvoir le comparer à un autre de même trempe, le considéraient comme absolument hors de la ligne commune. La plupart le méprisaient comme un être incapable d’exécuter rien d’utile et de solide, et, s’ils ne lui témoignaient pas le peu de cas qu’ils faisaient de lui, c’est qu’ils étaient forcés de lui accorder une véritable bravoure physique et une grande fermeté de ressentiments. En revanche, la famille Lhéry, simple et bienveillante qu’elle était, n’hésitait pas à l’élever au premier rang pour l’esprit et le savoir. Aveugles pour ses défauts, ces braves gens ne voyaient dans leur neveu qu’un jeune homme trop riche d’imagination et de connaissances pour goûter le repos de l’esprit. Cependant Bénédict, à vingt-deux ans, n’avait point acquis ce qu’on appelle une instruction positive. À Paris, tour à tour possédé de l’amour des arts et des sciences, il ne s’était enrichi d’aucune spécialité. Il avait travaillé beaucoup ; mais il s’était arrêté lorsque la pratique devenait nécessaire. Il avait senti le dégoût au moment où les autres recueillent le fruit de leurs peines. Pour lui, l’amour de l’étude finissait là où la nécessité du métier commençait. Les trésors de l’art et de la science une fois conquis, il ne s’était plus senti la constance égoïste d’en faire l’application à ses intérêts propres ; et comme il ne savait pas être utile à lui-même, chacun disait en le voyant inoccupé : « À quoi est-il bon ? »

De tout temps sa cousine lui avait été destinée en mariage ; c’était la meilleure réponse qu’on pût faire aux envieux qui accusaient les Lhéry d’avoir laissé corrompre leur cœur autant que leur esprit par les richesses. Il est bien vrai que leur bon sens, ce bon sens des paysans, ordinairement si sûr et si droit, avait reçu une rude atteinte au sein de la prospérité. Ils avaient cessé d’estimer les vertus simples et modestes, et, après de vains efforts pour les détruire en eux-mêmes, ils avaient tout fait pour en étouffer le germe chez leurs enfants ; mais ils n’avaient pas cessé de les chérir presque également, et en travaillant à leur perte ils avaient cru travailler à leur bonheur.

Cette éducation avait assez bien fructifié pour le malheur de l’un et de l’autre. Athénaïs, comme une cire molle et flexible, avait pris dans un pensionnat d’Orléans tous les défauts des jeunes provinciales : la vanité, l’ambition, l’envie, la petitesse. Cependant, la bonté du cœur était en elle comme un héritage sacré transmis par sa mère, et les influences du dehors n’avaient pu l’étouffer. Il y avait donc beaucoup à espérer pour elle des leçons de l’expérience et de l’avenir.

Le mal était plus grand chez Bénédict. Au lieu d’engourdir les sentiments généreux, l’éducation les avait développés outre mesure, et les avait changés en irritation douloureuse et fébrile. Ce caractère ardent, cette âme impressionnable, auraient eu besoin d’un ordre d’idées calmantes, de principes répressifs. Peut-être même que le travail des champs, la fatigue du corps, eussent avantageusement employé l’excès de force qui fermentait dans cette organisation énergique. Les lumières de la civilisation, qui ont développé tant de qualités précieuses, en ont vicié peut-être autant. C’est un malheur des générations placées entre celles qui ne savent rien et celles qui sauront assez : elles savent trop.

Lhéry et sa femme ne pouvaient comprendre le malheur de cette situation. Ils se refusaient à la pressentir, et, n’imaginant pas d’autres félicités que celles qu’ils pouvaient dispenser, ils se vantaient naïvement d’avoir la puissance consolatrice des ennuis de Bénédict ; c’était, selon eux, une bonne ferme, une jolie fermière, et une dot de deux cent mille francs comptant pour entrer en ménage. Mais Bénédict était insensible à ces flatteries de leur affection. L’argent excitait en lui ce mépris profond, enthousiaste exagération d’une jeunesse souvent trop prompte à changer de principes et à plier un genou converti devant le dieu de l’univers. Bénédict se sentait dévoré d’une ambition secrète ; mais ce n’était pas celle-là : c’était celle de son âge, celle des choses qui flattent l’amour-propre d’une manière plus noble.

Le but particulier de cette attente vague et pénible, il l’ignorait encore. Il avait cru deux ou trois fois la reconnaître aux vives fantaisies qui s’étaient emparées de son imagination. Ces fantaisies s’étaient évanouies sans lui avoir apporté de jouissances durables. Maintenant, il la sentait toujours comme un mal ennemi renfermé dans son sein, et jamais elle ne l’avait torturé si cruellement qu’alors qu’il savait moins à quoi la faire servir. L’ennui, ce mal horrible qui s’est attaché à la génération présente plus qu’à toute autre époque de l’histoire sociale, avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur ; il s’étendait comme un nuage noir sur tout son avenir. Il avait déjà flétri la plus précieuse faculté de son âge, l’espérance.

À Paris, la solitude l’avait rebuté. Toute préférable à la société qu’elle lui semblait, il l’avait trouvée, au fond de sa petite chambre d’étudiant, trop solennelle, trop dangereuse pour des facultés aussi actives que l’étaient les siennes. Sa santé en avait souffert, et ses bons parents effrayés l’avaient rappelé auprès d’eux. Il y était depuis un mois, et déjà son teint avait repris le ton vigoureux de la santé, mais son cœur était plus agité que jamais. La poésie des champs, à laquelle il était si sensible, portait jusqu’au délire l’ardeur de ces besoins ignorés qui le rongeaient. Sa vie de famille, si bienfaisante et si douce dans les premiers jours, chaque fois qu’il venait en faire l’essai, lui était devenue déjà plus fastidieuse que de coutume. Il ne se sentait aucun goût pour Athénaïs. Elle était trop au-dessous des chimères de sa pensée, et l’idée de se fixer au sein de ces habitudes extravagantes ou triviales dont sa famille offrait le contraste et l’assemblage, lui était odieuse. Son cœur s’ouvrait bien à la tendresse et à la reconnaissance ; mais ces sentiments étaient pour lui la source de combats et de remords perpétuels. Il ne pouvait se défendre d’une ironie intérieure, implacable et cruelle, à la vue de toutes ces petitesses qui l’entouraient, de ce mélange de parcimonie et de prodigalité qui rendent si ridicules les mœurs des parvenus. Monsieur et madame Lhéry, à la fois paternels et despotiques, donnaient le dimanche d’excellent vin à leurs laboureurs ; dans la semaine ils leur reprochaient le filet de vinaigre qu’ils mettaient dans leur eau. Ils accordaient avec empressement à leur fille un superbe piano, une toilette en bois de citronnier, des livres richement reliés ; ils la grondaient pour un fagot de trop qu’elle faisait jeter dans l’âtre. Chez eux, ils se faisaient petits et pauvres pour inspirer à leurs serviteurs le zèle et l’économie ; au dehors ils s’enflaient avec orgueil et eussent regardé comme une insulte le moindre doute sur leur opulence. Eux, si bons, si charitables, si faciles à gagner, ils avaient réussi, à force de sottise, à se faire détester de tous leurs voisins, encore plus sots et plus vains qu’eux.

Voilà les défauts que Bénédict ne pouvait endurer. La jeunesse est âpre et intolérante pour la vieillesse, bien plus que celle-ci ne l’est envers elle. Cependant, au milieu de son découragement, des mouvements vagues et confus étaient venus jeter quelques éclairs d’espoir sur sa vie. Louise, madame ou mademoiselle Louise (on l’appelait également de ces deux noms), était venue s’installer à Grangeneuve depuis environ trois semaines. D’abord, la différence de leurs âges avait rendu cette liaison calme et imprévoyante ; quelques préventions de Bénédict, défavorables à Louise qu’il voyait pour la première fois depuis douze ans, s’étaient effacées dans le charme pur et attachant de son commerce. Leurs goûts, leur instruction, leurs sympathies, les avaient rapidement rapprochés, et Louise, à la faveur de son âge, de ses malheurs et de ses vertus, avait pris un ascendant complet sur l’esprit de son jeune ami. Mais les douceurs de cette intimité furent de courte durée. Bénédict, toujours prompt à dépasser le but, toujours avide de diviniser ses admirations et d’empoisonner ses joies par leur excès, s’imagina qu’il était amoureux de Louise, qu’elle était la femme selon son cœur, et qu’il ne pourrait plus vivre là où elle ne serait pas. Ce fut l’erreur d’un jour. La froideur avec laquelle Louise accueillit ses aveux timides lui inspira plus de dépit que de douleur. Dans son ressentiment, il l’accusa intérieurement d’orgueil et de sécheresse. Puis il se sentit désarmé par le souvenir des malheurs de Louise, et s’avoua qu’elle était digne de respect autant que de pitié. Deux ou trois fois encore il sentit se ranimer auprès d’elle ces impétueuses aspirations d’une âme trop passionnée pour l’amitié ; mais Louise sut le calmer. Elle n’y employa point la raison qui s’égare en transigeant ; son expérience lui apprit à se méfier de la compassion ; elle ne lui en témoigna aucune, et quoique la dureté fût loin de son âme, elle la fit servir à la guérison de ce jeune homme. L’émotion que Bénédict avait témoignée le matin, durant leur entretien, avait été comme sa dernière tentative de révolte. Maintenant il se repentait de sa folie, et, enfoncé dans ses réflexions, il sentait, à son inquiétude toujours croissante, que le moment n’était pas venu pour lui d’aimer exclusivement quelque chose ou quelqu’un.

Madame Lhéry rompit le silence par une remarque frivole :

– Tu vas tacher tes gants avec ces fleurs, dit-elle à sa fille. Rappelle-toi donc que Madame disait l’autre jour devant toi : « On reconnaît toujours une personne du commun en province à ses pieds et à ses mains. » Elle ne faisait pas attention, la chère dame, que nous pouvions prendre cela pour nous, au moins !

– Je crois bien, au contraire, qu’elle le disait exprès pour nous. Ma pauvre maman, tu connais bien peu madame de Raimbault, si tu penses qu’elle regretterait de nous avoir fait un affront.

– Un affront ! reprit madame Lhéry avec aigreur. Elle aurait voulu nous faire affront ! Je voudrais bien voir cela ! Ah ! bien oui ! Est-ce que je souffrirais un affront de la part de qui que ce fût ?

– Il faudra pourtant bien nous attendre à essuyer plus d’une impertinence tant que nous serons ses fermiers. Fermiers, toujours fermiers ! quand nous avons une propriété au moins aussi belle que celle de madame la comtesse ! Mon papa, je ne vous laisserai pas tranquille que vous n’ayez envoyé promener cette vilaine ferme. Je m’y déplais, je ne m’y puis souffrir.

Le père Lhéry hocha la tête.

– Mille écus de profit tous les ans sont toujours bons à prendre, répondit-il.

– Il vaudrait mieux gagner mille écus de moins et recouvrer notre liberté, jouir de notre fortune, nous affranchir de l’espèce de domination que cette femme orgueilleuse et dure exerce sur nous.

– Bah ! dit madame Lhéry, nous n’avons presque jamais affaire à elle. Depuis le malheureux évènement elle ne vient plus dans le pays que tous les cinq ou six ans. Encore, cette fois elle n’y est venue que par l’occasion du mariage de sa demoiselle. Qui sait si ce n’est pas la dernière ? M’est avis que mademoiselle Valentine aura le château et la ferme en dot. Alors nous aurions affaire à une si bonne maîtresse !

– Il est vrai que Valentine est une bonne enfant, dit Athénaïs fière de pouvoir employer ce ton de familiarité en parlant d’une personne dont elle enviait le rang. Oh ! celle-là n’est pas fière ; elle n’a pas oublié que nous avons joué ensemble étant petites. Et puis elle a le bon sens de comprendre que la seule distinction, c’est l’argent, et que le nôtre est aussi honorable que le sien.

– Au moins ! reprit madame Lhéry ; car elle n’a eu que la peine de naître, au lieu que nous, nous l’avons gagné à nos risques et peines. Mais enfin il n’y a pas de reproche à lui faire ; c’est une bonne demoiselle, et une jolie fille, da ! Tu ne l’as jamais vue, Bénédict !

– Jamais, ma tante.

– Et puis je suis attachée à cette famille-là, moi, reprit madame Lhéry. Le père était si bon ! C’était là un homme ! et beau ! Un général, ma foi ! tout chamarré d’or et de croix, et qui me faisait danser aux fêtes patronales tout comme si j’avais été une duchesse. Cela ne faisait pas trop plaisir à madame…

– Ni à moi non plus, objecta le père Lhéry avec naïveté.

– Ce père Lhéry, reprit la femme, il a toujours le mot pour rire ! Mais enfin c’est pour vous dire qu’excepté madame, qui est un peu haute, c’est une famille de braves gens. Peut-on voir une meilleure femme que la grand-mère ?

– Ah ! celle-là, dit Athénaïs, c’est encore la meilleure de toutes. Elle a toujours quelque chose d’agréable à vous dire ; elle ne vous appelle jamais que mon cœur, ma toute belle, mon joli minois.

– Et cela fait toujours plaisir ! dit Bénédict d’un air moqueur. Allons, allons, cela joint aux mille écus de profit sur la ferme, qui peuvent payer bien des chiffons…

– Eh ! ce n’est pas à dédaigner, n’est-ce pas, mon garçon ? dit le père Lhéry. Dis-lui donc cela, toi ; elle t’écoutera.

– Non, non, je n’écouterai rien, s’écria la jeune fille. Je ne vous laisserai pas tranquille que vous n’ayez laissé la ferme. Votre bail expire dans six mois ; il ne faut pas le renouveler, entends-tu, mon papa ?

– Mais qu’est-ce que je ferai ? dit le vieillard ébranlé par le ton à la fois patelin et impératif de sa fille. Il faudra donc que je me croise les bras ? Je ne peux pas m’amuser comme toi à lire et à chanter, moi ; l’ennui me tuera.

– Mais, mon papa, n’avez-vous pas vos biens à faire valoir ?

– Tout cela marchait si bien de front ! il ne me restera pas de quoi m’occuper. Et d’ailleurs, où demeurerons-nous ? Tu ne veux pas habiter avec les métayers ?

– Non certes ! Vous ferez bâtir ; nous aurons une maison à nous ; nous la ferons décorer autrement que cette vilaine ferme ; vous verrez comme je m’y entends !

– Oui, sans doute, tu t’entends fort bien à manger de l’argent, répondit le père.

Athénaïs prit un air boudeur.

– Au reste, dit-elle d’un ton dépité, faites comme il vous plaira ; vous vous repentirez peut-être de ne pas m’avoir écoutée ; mais il ne sera plus temps.

– Que voulez-vous dire ? demanda Bénédict.

– Je veux dire, reprit-elle, que quand madame de Raimbault saura quelle est la personne que nous avons reçue à la ferme, et que nous logeons depuis trois semaines, elle sera furieuse contre nous, et nous congédiera dès la fin du bail avec toutes sortes de chicanes et de mauvais procédés. Ne vaudrait-il pas mieux avoir pour nous les honneurs de la guerre et nous retirer avant qu’on ne nous chasse ?

Cette réflexion parut faire impression sur les Lhéry. Ils gardèrent le silence, et Bénédict, à qui les discours d’Athénaïs déplaisaient de plus en plus, n’hésita pas à prendre en mauvaise part sa dernière objection.

– Est-ce à dire, reprit-il, que vous faites un reproche à vos parents d’avoir accueilli madame Louise ?

Athénaïs tressaillit, regarda Bénédict avec surprise, le visage animé par la colère et le chagrin. Puis elle pâlit et fondit en larmes.

Bénédict la comprit et lui prit la main.

– Ah ! c’est affreux ! s’écria-t-elle d’une voix entrecoupée par les pleurs ; interpréter ainsi mes paroles ! moi qui aime madame Louise comme ma sœur !

– Allons ! allons ! c’est un malentendu ! dit le père Lhéry ; embrassez-vous, et que tout soit dit.

Bénédict embrassa sa cousine, dont les belles couleurs reparurent aussitôt.

– Allons ! enfant, essuie tes larmes, dit madame Lhéry, voici que nous arrivons ; ne va pas te montrer avec tes yeux rouges ; voilà déjà du monde qui te cherche.

En effet, le son des vielles et des cornemuses se faisait entendre, et plusieurs jeunes gens, en embuscade sur la route, attendaient l’arrivée des demoiselles pour les inviter à danser les premiers.